Mon raid de 130 km à pied et en solo!

Certains se lancent dans de longues randonnées pédestres avec le défi au cœur, l’ambition de se prouver leur force et leur endurance. D’autres s’y plongent uniquement pour le plaisir de la découverte ou avec l’envie de conquérir cette liberté grandiose propre aux grands espaces et à la solitude.

Peu importe les motifs qui provoquent ce choix de l’aventure, il est nécessaire de bien la préparer, même si on aime l’improvisation, surtout si on part en solo. Quoique peu adepte des scénarios catastrophes, laissant souvent la confiance guider mes expéditions, je suis forcée d’avouer que, à plusieurs reprises durant ma traversée, j’ai été soulagée par ma sagesse pré-voyage. Parce qu’en territoire charlevoisien, au creux des montagnes et des bois, il y a des ours, des loups, des orignaux, des bouts de sentiers abimés et peu entretenus, des intersections pas toujours évidentes à comprendre, en plus du poids du sac contenant des provisions pour sept jours, ce qui irrite un brin le squelette. Alors, vaut mieux réfléchir à tout cela, sans trop d’anticipation toutefois, avant de se lancer sur les sentiers. Surtout, il faut se poser la question si on a les compétences et l’expérience nécessaires pour réaliser le projet; c’est là un exercice de l’égo certes difficile mais essentiel.

Crédit: Jean-François Bergeron

Crédit: Jean-François Bergeron

Il faut savoir que le sentier n’est pas patrouillé et qu’il y a peu d’endroits où le réseau cellulaire est fonctionnel (ils sont tous identifiés sur la carte du sentier). J’avais des années de randonnée dans les bottines et de multiples expéditions de « backcountry » camping dans le sac et, malgré cela, j’ai parfois douté et affronté la peur. J’ai tellement appris, mais parce que j’avais les capacités et les outils nécessaires pour faire front aux adversités et ne pas me perdre dans cette brèche créée par le dépassement excessif de mes capacités. Pousser ses limites trop loin fait parfois en sorte de les rendre plus rigides, sachez-le. Puis, vous ne pourrez peut-être pas compter sur d’autres randonneurs. Pour ma part, aucun autre marcheur n’avait réservé à la même période que moi. C’était la solitude dans tout ce qu’elle procure d’inoubliable et de troublant.

D’abord, la traversée de Charlevoix peut se réaliser de différentes façons, en été comme en hiver, en ski, à pied ou à vélo. Selon votre élan et vos capacités, le nombre de kilomètres peut varier d’une demi-traversée (de 55 à 80 km), au raid complet (105 km), avec la possibilité d’y ajouter quelques enjambées avec des montagnes subséquentes. Effectivement, si on a envie de découvrir davantage de points de vue (qui à mon avis étaient un peu manquants), une foule de sommets sont facilement atteignables via le sentier principal. Prudence toutefois de ne pas s’épuiser par désir de voir du paysage, certaines journées de la traversée peuvent être éreintantes, ne l’oubliez pas. En général, il faut marcher entre 15 et 20 kilomètres par jour, en y ajoutant, à certains moments, un dénivelé à gravir. Par contre, pour les curieux et ceux qui en ont l’envie, la montagne de la Noyée, le mont Du Four et le mont des Morios valent vraiment le détour. Il est possible de laisser vos bagages au refuge, ainsi que votre fatigue de la journée, pour repartir de plus belle à la conquête d’horizon.

Crédit: Jean-François Bergeron

Crédit: Jean-François Bergeron

Pour alléger le périple, des services payants de dépôt de repas sont disponibles, réduisant considérablement le poids à transporter. Il faut aussi savoir que les chalets sont très bien équipés (réchaud au gaz, matelas, vaisselle, ustensiles de cuisson, poêle à bois, réfrigérateur solaire, savon à vaisselle, etc.). Il y a toujours un point d’eau à proximité des chalets, facilitant ainsi votre approvisionnement quotidien. Finalement, plusieurs sorties d’urgence sont présentes tout le long du sentier, si vous deviez le quitter rapidement. Outre cela, la planification de votre matériel est tout de même indispensable! D’abord, les bâtons de marche ne sont pas une option, ils sont indispensables afin de vous aider à balancer votre équilibre lorsque vous devrez marcher sur de gros cailloux, traverser une rivière ou avancer sur un sentier couvert de fougères. Puis, je vous en supplie, prenez des bottes de randonnée solides, confortables et imperméables.  À certains endroits et selon la période de l’année, le sentier peut être très boueux, voire même inondé, sans parler de la végétation qui l’envahit par endroits et des possibles journées de déluge que vous pourrez rencontrer durant votre semaine de randonnée. Chaussez-vous convenablement car vos pieds seront vos alliés les plus chers.

Selon mon expérience, voici une liste non-exhaustive des essentiels à apporter avec vous : manteau et pantalons de pluie légers et performants, bâtons de marche, système de purification d’eau (pompe ou comprimés), bottes adaptées et imperméables, collations caloriques, chaussettes avec bonne capacité de respiration, trousse de premiers soins complète, serviette en micro-fibre, chasse-moustique, crème solaire, pantalons et chandails légers et longs, un carnet pour écrire vos aventures (n’oubliez pas le crayon, ce serait bête), du papier toilette, un sac de couchage adapté à la saison, des allumettes ou un briquet, de quoi allumer un feu, une lampe frontale, un petit réchaud si vous pensez en avoir besoin pour les dîners, une taie pour vous faire un oreiller avec des vêtements à l’intérieur le soir venu, un couteau suisse, de la corde résistante, un savon biodégradable bon pour le corps et la vaisselle, casquette, foulard ou chapeau pour se protéger du soleil, votre nourriture pour la durée de votre séjour, une clochette anti-ours (ou vos plus belles chansons que vous lancerez dans les bois pour annoncer votre présence aux animaux), puis, si vous en sentez le besoin, pour votre sécurité, un pulvérisateur de gaz poivré (à utiliser en dernier recours). Bref, ce sont des idées générales, réfléchissez aussi aux éléments qui sont essentiels à votre santé et sécurité.

Côté nourriture, optez pour des aliments riches en protéines et nutriments, légers en poids et savoureux en goût. Pour ma part, j’avais quelques mets déshydratés industriels, mais la majorité de mes repas avaient été faits maison avant mon départ : beaucoup de lentilles corail, des soupes déshydratées maison, des pâtes avec sauces en sachet, des barres tendres hyper caloriques, un gros sac de noix et de fruits mélangés, un bloc de pâte d’amande (car c’est soutenant et trop délicieux, et ça ne fond pas!), du gruau avec du lait en poudre et plein d’épices, du jerky maison… Bref, laissez aller votre créativité et vous trouverez les moyens de bien manger en autonomie, dans le fond du bois.

Pour la traversé d’hiver, c’est différent, niveau équipement et logistique aussi. Les distances sont souvent plus ardues à parcourir dans la neige qui est souvent très abondante dans cette région : éléments à considérer en évaluant vos capacités. Il est important de skier avec des peaux, ce n’est pas obligatoire, mais chaudement recommandé. Puis, si vous trimbalez votre mangeaille pour les sept jours, réfléchissez à des aliments qui ne gèlent pas, du moins, pour vos collations durant la journée. Il est toujours possible de réchauffer votre pitance près de votre corps, bien au chaud sous le manteau, mais prévoyez toujours avoir de la nourriture accessible facilement durant la journée, sans trop d’efforts.

Crédit: Geoffroy Richer

Crédit: Geoffroy Richer

Je ne pourrais terminer ce billet sans tenter de vous convaincre d’entamer ce type de randonnée en solo, malgré les murmures des gens pessimistes et craintifs qui me disputent déjà.  Les avantages de le faire en solitaire, c’est inévitablement la connexion qui s’opère avec les lieux, les instants.

À certains moments, j’ai entendu la vibration qu’émet la nature, en harmonie avec celle qui nous habite tous; nous devenons l’instrument avec lequel la forêt crée de magnifiques airs et les plus profonds silences.

On comprend aussi que la lenteur et la simplicité apportent de multiples bonheurs, prêts à être cueillis; l’odeur des cocotes d’épinettes noires, le chant des bruants à l’aube, les chatouilles d’un écureuil qui grignote la nuit dans nos cheveux, la placidité de notre corps nu dans une rivière, la douceur de la vase de fond de lac sur notre peau. On apprend, on essaie, parce que personne ne peut nous appuyer, excepté soi. On apprend que la chanson donne du courage, que les orignaux ont le regard le plus brut du monde, que les mères gélinottes sont parfois agressives, que le porc-épic devrait nous servir d’exemple de lenteur, qu’on peut se trouver belle même couverte de sueur, que le cri d’une harde de coyotes (ou de loups) donne des frissons, qu’il y a des milliers de teintes de vert dans la forêt, qu’il faut environ 1250 pas pour faire un kilomètre. Alors, oui, tout cela en vaut la peine, la peine d’être vécu.

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Je terminerai cet article en vous citant la phrase que je me répétais, sans cesse, lors ma traversée : un pas à la fois, un kilomètre à la fois, un jour à la fois et, surtout, avoir du plaisir!

Bonne marche, bonne quête!

Lien intéressant: https://www.traverseedecharlevoix.qc.ca

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