Aujourd’hui, en farfouillant sur mon disque dur, j’ai retrouvé les photos de mon voyage en Inde et j’ai vite cédé à l’envie de me replonger dans les images du mariage de Kinny, mon amie indienne rencontrée en Erasmus. En un éclair, tout me ré-explose au visage : la danse, les parfums, les coloris, les rires et les flots d’émotions qui nous ont happés pendant ces trois jours de cérémonie. Je me rappelle d’abord la joie de recevoir des mois à l’avance le faire-part dessiné par mon ancienne coloc qui s’apprêtait à épouser celui dont elle me parlait tant avec des éclats dans les yeux et de l’émoi dans la voix. Nous n’avions pas hésité une seconde, nous ferions tout pour nous retrouver, ce janvier 2011, dans son pays, pour assister à ce crucial événement. Et on ne fut pas déçus.

Accueillis comme des rois, pouponnés par notre chère amie et sa famille, chouchoutés par les oncles, les tantes, les cousins, nous n’avions à nous préoccuper de rien. À notre arrivée sur Ahmedabad, l’adorable mère de mon amie avait fouiné dans les placards de la maison pour nous en extirper une quinzaine de tenues qu’elle nous avait alors étalées sur le lit afin qu’on choisisse notre parure pour la première partie de la cérémonie. Brassières dorées, hauts entrelacés, débardeurs brodés, jupes légères qui virevoltent jusqu’à nos chevilles, étoles, nos yeux s’écarquillèrent devant tant de jolies ornements. Mais nous ne fumes pas au milieu de nos surprises : pour le grand jour en effet, pas question d’être habillés à l’occidentale ! Nous avions alors crapahuté dans une petite boutique où dorment tranquillement, rangés sur leurs étagères, des centaines de saris multicolores qui n’attendent que de trouver leur heureuse propriétaire. Nous passâmes des heures à admirer les étoffes, le fin travail d’orfèvre, à essayer les délicats tissus pour choisir celui que nous arborerions lors de la célébration, la sublime offrande de Kinny.

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Quelques jours plus tard, toujours sous l’enchantement de ce conte sorti des Mille et Une Nuits, nous étrennions notre première tenue et saisissions l’essence de la fête qui s’instaure déjà dans les esprits : les cousins arrivaient peu à peu et nous nous prélassions paisiblement dans le jardin. Dans la rue, un groupe de musiciens tout de bleu vêtus entonnait un nouvel air, une danse en cercle s’improvisait, ça clappait dans les mains, ça chantonnait et ça riait, nous emportant toutes dans un tourbillon où nous suivions le rythme allègrement. Les hommes paraissaient occupés dans un coin du jardin, certains mijotaient pour aller boire une goutte d’alcool pour se donner du cœur au ventre : dans l’état du Gujarat, celui de Gandhi, l’alcool n’est pas permis. Les femmes vaquaient elles, à une curieuse occupation, autour de la future mariée drapée d’un superbe sari aux tons orangés, la badigeonnant d’une pâte étrange à base de farine de pois chiches sur le visage, les mains et les pieds : le pithi. Il paraîtrait que cela porte chance aussi à celles qui ne seraient pas encore promises à un mariage. Oups, je venais de m’en étaler sur les bras, provoquant l’hilarité parmi l’assistance et l’inquiétude chez mon compagnon.

Danse improvisée dans la rue

Danse improvisée dans la rue

Puis, nous nous assîmes autour d’un prêtre hindou, et les premières bénédictions commencèrent en petit comité avant de toutes terminer entre les doigts méticuleux d’une jeune femme qui nous peinturlura de magnifiques dessins au henné. Le repas fut pris tranquillement dans une ambiance sereine, attendant visiblement que le soleil se couche pour lancer les festivités. Un feu s’alluma alors, et les premières représentations commencèrent : les tantes se lancèrent dans une touchante chorégraphie, Ragny la jeune sœur nous montra ses talents de danseuse, la future mariée nous émerveilla par son aisance, les musiques s’enchaînaient et nous voilà sur scène à notre tour, attirant les applaudissements et les acclamations de la famille. Car oui, Kinny nous avait chargés d’une mission pour son Big day : apprendre la chorégraphie d’une chanson Bollywod « Sheila Ki Jawani » apparemment célèbre pour les filles et « Dabang » pour mon compère, devant un public soi-disant restreint à la famille de son côté, ce qui montait tout de même à une belle centaine de personnes ! Après quelques rapides répétitions, la sœur de Kinny nous avait jugées prêtes sans doute, de toute façon, l’heure n’était plus au rafistolage, car il nous fallait déjà nous déhancher devant une audience en délire. Enfin, la dernière salve de danseurs annonça la fin du « spectacle » et d’un coup, d’un seul, la foule, des enfants aux arrières grands-mères, se leva et se mit à se déchaîner au son de tubes Bollywood, dégageant une énergie telle que nous nous laissâmes complètement aller sur les beats jusqu’à une heure avancée de la nuit. Emportés par les rythmes fous, il nous fallait pourtant déjà rentrer dans nos pénates, le futur époux se retira, le vrai mariage se déroulerait le lendemain…

Bollywand dances, par Meddhi

Et c’est ainsi que nous nous affairions toute la matinée dans un nuage de parfums, de poudre, de tissus flamboyants. L’excitation régnait et contaminait toute la maisonnée, on nous drapait dans nos fabuleux saris, on insistait sur le khôl de nos yeux. Les demoiselles d’honneur françaises et belges étaient finalement prêtes et elles s’entassèrent, froissant leur costume traditionnel, à l’arrière d’un pick-up qui nous transporterait au lieu de la cérémonie officielle… Certains membres de la famille étaient déjà présents, dans un décor somptueux digne des jardins des merveilles, aménagé dans la propriété du père : des visages de Buddhas et des statues de Shiva s’érigeaient çà et là de parterres de fleurs, de délicates mares bordaient les sofas, la végétation abondait autour de nous, conférant une sensation de ne faire qu’un avec la nature. La mariée, parée de dorures et d’un sari ardent, arriva enfin aux côtés de sa mère sur l’immense tapis rouge qui menait aux festivités, les larmes nous montèrent aux yeux : elle était d’une telle beauté. Les derniers préparatifs se firent à la hâte, les hommes de la famille de Kinny s’enturbannant de rose tandis que nous nous fîmes assaillir de photos prises par des professionnels avec nos bindis sur le front. L’émotion était palpable.

L'arrivée de la mariée

L’arrivée de la mariée

Soudain, l’assistance se tint en haleine, nous entendîmes les clameurs qui s’élevaient depuis la rue. En turbans oranges, les hommes de la famille d’Ujjval s’approchèrent, fiers et victorieux, enveloppant le magnifique marié. La cérémonie put enfin débuter. Séparés par un voile transparent, les futurs époux se firent face, entourés des plus proches parents, tandis que la plupart des invités profitaient de l’abondance des mets du buffet aux tonalités internationales. Nous assistions à la cérémonie sans comprendre les paroles qui se tenaient devant nous, mais nous étions envoûtés par les couleurs, les encens, les rituels étranges qui se déroulaient devant nos yeux. Le brahman en effet touchait les pieds des mariés, tout en continuant ses incantations pendant de très longues minutes. Les époux, avec un regard complice, s’échangèrent des colliers de fleurs et se les passèrent autour du cou avant de se lancer, selon la tradition, à faire le tour du feu sacré sept fois pour célébrer la nouvelle union. Dans un réel soulagement et une joie indicible, les quelques invités regroupés autour de ce moment ultime lancèrent alors à la volée des dizaines de fleurs aux nouveaux mariés. Nous pouvions nous aussi profiter du festin, entre deux prises de photos : ça flashait dans tous les sens, nous semblions être aux Oscars. Soudain, nous étions sur le point d’engloutir une énième bouchée lorsqu’on nous apprit que Kinny s’envolait déjà ! Quoi ? Aurions-nous manqué le départ de la mariée ? Quand nous arrivâmes dans la rue, la voiture venait de décoller, emportant à son bord mon amie et son mari, laissant tout le monde autour de nous, en pleurs. Les larmes aux yeux me montant au visage, malgré moi, j’interrogeai une cousine sur la cause de cette tristesse ambiante… Ce départ sonnait en effet le glas d’une ancienne époque où Kinny était célibataire, vivant sous le toit de ses parents, et le début d’une nouvelle période dans sa vie de femme, celle d’épouse, dans sa nouvelle famille. Quelque peu dépassés mais gagnés par l’émotion ambiante, nous terminâmes ainsi la deuxième soirée, réalisant que nos cadeaux n’auront jamais été ouverts.

Ujjval et Kinny, enfin mariés

Ujjval et Kinny, enfin mariés

La troisième soirée était plus éreintante pour nous, car il s’agissait de réunir les associés et futurs partenaires de nos amis architectes et la fatigue des derniers jours de totale excitation nous tomba dessus sans prévenir, alors que Kinny revêtait son troisième sari couleur de jais, au bras d’Ujjval, à l’incroyable prestance… Les jours suivants, nous reprenions déjà la route pour notre périple à travers l’Inde avec en mémoires les souvenirs de ces fastes, de cette atmosphère joviale du premier soir, de ces pétillements et de la solennité du deuxième soir, de cette ambiance folle vécue tout au long de la célébration, de cette plongée dans un monde absolument incroyable où nous avons effleuré au plus près la magie du Bollywood, de celle qui élève les rêves et qui éveille les sens.

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