Elle est comment la vie d’un expatrié français dans l’une des villes qui grandissent le plus rapidement au monde, dans le pays le plus dépaysant du monde ?

Je crois que la réponse se trouve dans le masala.

Définition Masala ou Massala: Terme utilisé dans les cuisines d’Asie du Sud, notamment indienne ou pakistanaise, pour désigner un mélange d’épices. Un masala peut être une combinaison d’épices séchées ou une pâte faite d’un mélange d’épices et d’autres ingrédients comme de la pâte d’ail, de gingembre, d’oignon ou de piment.

Une infinité de masalas différents existent.

Cinq mois depuis mon arrivée à Bangalore. Une ville ruche. Les rickshaws bourdonnent dans tous les sens, les routes sont constamment bouchées par des véhicules nerveux, la poussière vole, les déchets s’amoncellent et les chiens envahissent les rues à la nuit tombée. Quand ce n’est pas la pluie qui vous assomme, c’est le soleil qui vous écrase ou l’humidité qui vous cuit la peau.

Cinq mois de sentiments mouvementés, de coutumes incomprises, de nourriture qui vous met en feu, de moustiques, de fumées, d’animaux en tous genres…

13633452_10154336296458491_1478449106_o

L’un des plus grands clichés de l’Inde : « les vaches sont partout » et oui, elles sont partout. Elles arpentent les rues sans se soucier des véhicules qui les frôlent.

Cinq mois à tenter d’oublier la vie que j’ai menée pendant plus de vingt-cinq ans dans les campagnes auvergnates et les grandes villes touristiques d’Italie.

En tout premier lieu, c’est la découverte qui nous accompagne, elle nous porte dans sa douce étreinte pendant les premières semaines. Tout est une expérience, chaque image, chaque geste. Tout nous impressionne, nous captive et nous donne une énergie folle. Un plaisir que je n’ai pu comparer avec aucun autre.

13840429_10154336296838491_279636186_o

Moi-meme dégustant un Andhra meal dans l’une des rues de Bangalore. Un plat composé d’ingrédients de base (riz, chapati et chips de riz) les sauces aux légumes qui accompagnent les plats changent au gré des envies du chef. À déguster sans aucun couvert, le tout posé sur une feuille de bananier.

Pour moi, cette aventure de découverte a commencé tout simplement: manger avec les doigts. Presser la nourriture comme un enfant jouant avec du sable, l’aspirer dans un bruit assourdissant, tout en se battant avec les épices qui vous arrachent la gorge et les yeux. Un plaisir de découverte, entre douleur, inquiétude, vulnérabilité et bonheur.

Comment ne pas oublier Holi et ces fines poudres multicolores qui m’ont recouvert de la tête au pied.

C’est le Masala, c’est comme cela qu’il l’appellent. Un plat où tout est mélangé, mais la saveur change à chaque fois, elle dépend des ingrédients, du temps et, surtout, de l’humeur de celui ou celle qui le cuisine. Mais le Masala, c’est aussi la vie, toujours changeante, tantôt douce, tantôt amer, tantôt acide, tantôt relevée et bien souvent tout cela à la fois.

Je me rappelle encore de cette innocence des premiers jours, cette innocence qui m’a fait revivre des émotions de ma très tendre et malheureusement déjà lointaine enfance.

Le France ma traité comme un citoyen, l’Italie comme un touriste et je crois être devenu l’un des enfants de l’Inde avec ses pleurs et ses cris, avec sa bienveillance de mère qui n’hésite pas à vous gronder à chaque fois que vous vous écartez du bon sens.

Tout le monde vous sourit et vous pose des questions.

« Être étranger en Inde : la première et la dernière chose que l’on remarquera de vous ».

C’est un peu comme ça que le dépaysement commence, que le manque de repères s’installe et le blues avec.

Il suffit de rien pour que l’innocente découverte s’échappe, une hospitalisation pour une intoxication alimentaire, une déception amoureuse…

Petit à petit l’innocence des premiers instants laisse place à l’égarement et l’incompréhension. Une décente progressive, avec toutes ces questions qui résonnent :

Pourquoi personne ne dit bonjour ?

Pourquoi est-ce que tout le monde vous bouscule dans la file d’attente ?

Pourquoi personne ne vous répond ?

Pourquoi me demande-t-on sans cesse si je suis marié ou religieux ?

Pourquoi est-ce que tout le monde touche le corps des défunts ?

Pourquoi autant de mariages arrangés ?

Pourquoi ces quotidiennes et interminables coupures de courant ?

« En Inde, j’ai toujours l’impression que l’on cherche à me catégoriser. En bien ou en mal. Je ne comprends pas ».

Il est difficile pour un homme un peu trop sensible de comprendre tous ces changements.

J’ai toujours été un multiculturaliste convaincu. Avec près de vingt années à voyager un peu partout, mes convictions n’ont fait que grandir. Mais, pour la toute première fois, malgré cette attitude d’éponge qui absorbe tout sans réfléchir, je me suis heurté à un problème qui m’était jusque là totalement inconnu.

« Les différences culturelles sont parfois si larges et profondes qu’il est impossible de les appréhender seul ».

Mais, c’est encore avec ce rien que l’innocente découverte revient. Un rayon de soleil, une santé qui s’améliore, des gens exceptionnels que l’on rencontre. Ceux qui vous écoutent, ceux qui vous comprennent et partagent avec vous ces moments de grâce que l’on trouve dans chaque ville, chaque village, chaque rue et chaque demeure. Même sous ma fenêtre, il suffit d’ouvrir les yeux.

13833105_10154336297198491_70255007_o

Une femme lavant son bébé juste sous la fenêtre de mon appartement. Elle fait partie de ces gens venus de la campagne pour chercher du travail. Ils participent à la construction des nouveaux immeubles de Bangalore qui grandit toujours plus vite. Ils vivent sous des abris de fortune, sous les tentes, sans eau, ni gaz, ni électricité. Personne ne s’en préoccupe.

Tant d’autres histoires restent à être découvertes et à être partagées.

Le voyage, même le plus long, commence toujours par ce simple geste : mettre un pied devant l’autre, encore et encore.

J’aimerais dédié cet article à tous ceux qui sont loin et particulièrement à Shiju et Rajshri qui j’espère me feront vivre, encore et encore, les meilleurs jours de mon périple sur les routes de l’Inde.

Article rédigé par Benjamin Gaillard