Salut…

C’est moi, ou plutôt toi. La toi d’hier. Si tu peux dire sans prétention que tu es une personne heureuse à 100% au moment où tu lis ces mots, alors arrête de lire.

Mais si ce n’est pas le cas, tu devrais écouter ce que j’ai à te dire, tu pourrais être surprise.

Je me doute bien que tu ne t’attendais pas à tomber sur ça, sur cette lettre, sur cette missive du passé qui va troubler tes pensées. Mais je trouve que ça fait longtemps qu’on n’a pas passé de temps ensemble, qu’on n’a pas pris le temps de discuter, toi et moi. Je le sais que je te manque, mais que tu ne sais pas comment faire ou encore quoi dire pour me faire revenir. Je le sais que la routine de la vie d’adulte a eu raison de moi, de nous. Parce qu’on a beau être la même personne, on est deux versions totalement différentes du même individu, deux perspectives d’un même tableau, deux flancs d’une même montagne. Toi, tu es la version d’aujourd’hui et, moi, je suis celle d’avant.

Moi, j’ai connu la plus belle version de nous : celle qui avait de la fougue et une rage ou une urgence de vivre indescriptible. J’ai connu cette soif d’aventure qu’on avait jadis. J’ai connu l’absence de peur, l’innocence des premières fois, des premières rencontres, des premiers voyages. Toi, tu as droit à une version un peu fade de notre personne : tu as droit à la version en noir et blanc, à la pellicule négative qui représente le film de notre vie, celle qui a oublié que, avec le bon objectif, les couleurs et les paysages peuvent couper le souffle. Je trouve ça dommage. En réalité, je suis même sûre que tu es la version la plus terne de ce qu’on ne sera jamais. Et c’est correct : tout le monde a le droit de se perdre un jour où l’autre, il faut juste savoir se retrouver soi-même.

Je m’excuse de te faire vivre ça et surtout je m’excuse de te le dire de cette façon-là. À cause de cette lettre, tu risques d’être triste ou nostalgique au final, mais des fois, faire une rétrospective de soi-même est un mal nécessaire. Il faut se donner la peine de prendre un peu de recul et d’analyser l’image que l’on voit dans le miroir chaque matin. Et tu sais, des fois, les seuls mots qu’on a besoin d’entendre ce sont les nôtres ; les seuls conseils que l’on devrait suivre sont ceux que l’on donne ; les seuls rêves que l’on devrait poursuivre sont ceux qu’on a nous-mêmes envie de réaliser. La vie est trop courte pour essayer d’être quelqu’un d’autre. Tu ne crois pas?

Quand j’ai commencé à voyager, je me rappelle que je le faisais pour nous. Je le faisais parce que j’avais besoin de m’évader, parce que je voulais apprendre, que je voulais confronter mon idéologie à celle des autres pour me permettre de regarder le monde avec un nouveau regard. Mais pour ce qui est de toi, j’ai peur que tu voyages maintenant parce que c’est devenu ta routine ; que tu le fais par habitude plus que par plaisir ! Je me suis toujours dit que je voulais faire les choses par passion, mais j’ai peur que tu commences à t’éloigner de la route que l’on s’était tracée, de l’itinéraire qu’on avait planifié, ensemble, il n’y a encore pas si longtemps.

Je trouve ça vraiment plate que la vie a fait en sorte que toi et moi on n’arrive pas à cohabiter, du moins pas pour le moment, qu’on soit aussi antonyme que la spontanéité et la prévisibilité, que le nomade et le sédentaire. Parce que, mine de rien, tu as mis fin à ma fougue en acceptant les responsabilités de la vie quotidienne qui viennent avec la définition du mot adulte. Tu es devenue la version même de ce que je refusais d’être. Mais peut-être que c’est aussi ça, grandir.

Je le sais très bien que tu me trouves directe, mais je le sais que mes photos de voyage, tu les regardes souvent. Je le sais que j’ai un œil plus créatif que tu n’en auras plus jamais. Parce qu’au moment où tu lis ces lignes, tu as appris ce que c’était que la censure. Tu as aussi appris ce qu’est la peur. Je suis désolée pour les rides qui commencent probablement à apparaître sur ton visage : elles sont là parce que j’ai trop ri, parce que j’ai trop vécu. Mais est-ce qu’il est vraiment possible de trop rire, d’être trop heureux? Est-ce qu’il est possible d’avoir trop voyagé, d’avoir trop appris? Tu devrais peut-être te poser la question.

Je ne sais pas quoi te dire, mais moi, si j’étais dans ta situation, je retournerais probablement à la recherche de ma légende personnelle, à la conquête du monde. Paolo Coelho a dit : « Lorsque tu voyages, tu fais une expérience très pratique de l’acte de renaissance. Tu te trouves devant des situations complètement nouvelles, le jour passe plus lentement et, la plupart du temps, tu ne comprends pas la langue que parlent les gens. Exactement comme un enfant qui vient de sortir du ventre de sa mère. Dans ces conditions, tu te mets à accorder beaucoup plus d’importance à ce qui t’entoure parce que ta survie en dépend. Tu deviens plus accessible aux gens, car ils pourront t’aider dans des situations difficiles. Et tu reçois la moindre faveur des Dieux avec une grande allégresse, comme s’il s’agissait d’un épisode dont on doit se souvenir sa vie restante. »

J’espère que tu sauras te poser les bonnes questions. J’espère que tu pourras rire autant que j’ai ri, que tu pourras aimer autant que j’ai aimé, que tu pourras apprendre autant que j’ai appris, que tu pourras vivre autant que j’ai vécu. Et si jamais un jour tu décides que je te manque trop, tu as simplement à me demander de revenir. Je fais partie de toi ; je dors quelque part entre ton cœur et ta tête. Il faut juste que tu te décides, que tu fasses des choix, que tu penses à ton bonheur : à notre bonheur.

N’oublie pas la personne que j’étais, mais pense à celle que toi, tu voudrais devenir. Les rêves que j’avais, c’est probablement toi qui les réalisera et je suis certaine que, tes rêves à toi, c’est une version encore plus sage de nous-mêmes qui les réalisera.

Je le sais que voyager te manque. Autant que ma maison me manquait lorsque j’étais parfois à l’autre bout du monde. Il faut savoir choisir et prendre des décisions. Mais n’oublie pas que peu importe ce que tu fais, je suis là, je vais toujours faire partie de toi.


À lire également sur Nomade Magazine :