Quand j’étais plus jeune, durant cette période de l’adolescence lorsque les doutes sur le futur nous assaillent, mais qu’à l’horizon tout semble de l’ordre du possible, j’avais dressé une liste de choses que je voulais absolument réaliser au cours de mon humble vie. Elle était mignonne cette liste de « rêves ». Je me revois fièrement l’écrire, cette feuille qui me fait aujourd’hui doucement sourire. Mon « moi » adolescente peut féliciter son « moi » adulte. J’ai coché inconsciemment chaque case imprimée dans mon esprit, et j’ai même dépassé de loin les espérances de la jeune fille qui s’était attelée sur le rebord de la fenêtre de sa chambre à la lourde tâche de transposer par écrit ce qu’elle ne voulait pas manquer dans la vie. À cette jeune fille, aujourd’hui, je voudrais lui dire…

Tu sais, accoudée à ta murette, du haut de tes trois pommes, tu auras des gros moments de doute, des grands instants de solitude, de lourdes heures d’insécurité. Tu connaîtras des peines passagères et des chagrins moins éphémères. Tu essuieras d’amères déceptions et de sèches relations. Tu tairas tes silences et tu parleras bien trop. Tu espéreras de certains bien plus que tu ne recevras. Tu écouteras plus souvent que tu te confieras. Tu en voudras au ciel, à ta mère et à ton père, tu rouspéteras, tu t’entêteras. Tu te plaindras de tes nibards, de tes cuisses, de ton nez, tu remueras la terre entière pour être tout le monde, sauf toi. Et puis tu apprendras.

Tu apprendras à te laisser aller. Tu apprendras à vagabonder dans les pensées, dans les images. Tu apprendras à partager et échanger. Tu apprendras à reconnaître les personnes qui te veulent et qui te font du bien. Tu apprendras à te faire aimer, telle que tu es, et tu aimeras aussi. Tu te relèveras des épreuves et tu en feras ton fer de lance. Tu brandiras tes imperfections et tu les assumeras. Tu regretteras des colères et tu t’apaiseras. Tu rencontreras des personnes que tu n’oublieras pas. Tu opteras pour des choix que tu ne regretteras pas. Tu pleureras dans des petites salles de cinéma, tu joueras de la guitare et tu t’escrimeras à rentrer ces maudits barrés. Tu commenceras le Tai-Chi et tu abandonneras. Tu feras des premiers au revoir et tu les enchaîneras. Tu chargeras ton premier backpack et tu ne le quitteras pas.

Alors, assoiffée de voyages tu deviendras. Tu découvriras les épices et la saveur, dans tes plats et dans ton quotidien. Tu dormiras sous des étoiles sans nom et dans des chambres sans fenêtre. Tu compteras tes sous pour une plaquette de chocolat. Tu plongeras dans des eaux à 12 degrés et dans des rivières troubles. Tu riras sans raison ni modération. Tu trouveras la personne qui te trouvera belle même après trois jours de marche, une coupe de raton laveur et aucun artifice. Tu écriras des tonnes de carnets que personne ne lira jamais. Tu garderas des tickets de bus, des cartes de visite, des billets multicolores et même des pesos. Tu apprendras à compter dans plusieurs langues, parfois jusqu’à mille, parfois jusqu’à trois. Tu sauras même dire bonjour, au revoir, mais surtout merci.

Tu collectionneras les tampons sur ton passeport et tu te lamenteras d’avoir dû rendre celui qui était expiré. Tu griffonneras des notes pour te rappeler des anecdotes, mais tu en oublieras la moitié. Tu te baladeras à vélo, en van, en navette, en bus, en train, en avion et même en hélico. Tu danseras sur la route au beau milieu de la nuit, et tu chanteras du Brassens en pleine randonnée. Tu promettras de revenir, mais tu ne le feras pas toujours. Tu emprunteras des routes qui n’auront pas de GPS, mais tu ne te tromperas jamais de direction. Car tout au long de tes périples et de tes périodes décisives, tu t’écouteras. Tu seras fidèle à tes envies et tu ne te décevras jamais ; malgré les têtus obstacles qui jalonneront ton chemin, tu rebondiras. En parcourant le monde, tu te découvriras. Oui, tu connaîtras l’inconfort, les bestioles et les lendemains fébriles, mais tu vivras l’insouciance et la sensation de liberté. En somme, tu vivras.

Mais, avant d’entamer ces futures années, que je te rassure, tu les cocheras toutes tes petites cases… Cependant, tu réussiras ta seule véritable quête, celle que tu avais inscrite en dernier pour être sûre de ne jamais l’oublier : tout au long, tu seras heureuse.