Pour tous les voyageurs qui errent sur notre belle et fragile planète, certains mots restent perpétuellement agrippés dans un recoin de notre mémoire. Des auteurs qui nous touchent, des films qui nous remuent, des rencontres qui nous bouleversent. Dans les nourritures terrestres, André Gide a écrit « que l’importance soit dans notre regard, non dans la chose regardée. » Je crois qu’en effet, pour savoir apprécier ce qui nous entoure, il faut plonger au plus profond de nous-mêmes, pour se débarrasser de certains filtres et paires de lunettes accumulés avec le temps et l’habitude, afin de pouvoir apprendre ou réapprendre à regarder et soi, et la nature, et l’Autre. 

En voyage au Sri Lanka, ce petit bout de terre que l’on désigne sous « l’île resplendissante » à juste titre, tout est question de regards. Dans les « tuktuk«  engagés, dans les files d’attente impassibles, sur les quais d’une gare rurale, dans les bus des plus locaux, à bord des trains ronflants, les regards se croisent, parfois se posent, rarement s’évitent. Instigateurs, avides, rieurs, placides, amusés, effacés ou même charmeurs, les regards portés sur notre passage incitent à la prise de contact parfois furtive, parfois hardie, instaurée timidement par un léger signe de tête.  

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Des images affluent alors dans l’œil du photographe qui se réveille et se révèle au gré de ses errances : sous une tôle, un visage chiffonné par des peines indicibles, un sourire édenté à l’arrière d’une boutique, un vieillard pensif appuyé sur sa canne fébrile, une jeune fille aux longues nattes confiant un secret à sa camarade et, tandis que nous hésitons à voler ces instants pour les greffer à notre pellicule gourmande et friande de ces instantanés, deux adolescents sortent leur smartphone pour nous arracher un selfie. L’arroseur arrosé. Le photographeur « photographé ».

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Nous regardons en somme, autant que nous sommes regardés, l’observateur reste observé à chaque instant de ces furtives et laconiques rencontres. Les regards glissent sur nous, emplis d’une imagerie culturelle et de représentations collectives, auxquelles nous répondons avidement, croyant savoir en interpréter leurs significations. Mais que se cache-t-il derrière ces yeux qui nous jaugent ? Rient-ils de notre accoutrement, avec nos cheveux qui ruissellent sous la moiteur du ciel cinghalais ? S’étonnent-ils de nous croiser dans l’épicerie de leur petit village ?  Voient-ils en nous une menace pour la sérénité de leurs magnifiques paysages avec ces complexes qui n’en finissent plus de proliférer ? Éprouvent-ils comme nous l’envie de connaître cet être derrière cette paire d’yeux silencieux qui pourtant exprime tant à la fois ?

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C’est alors que, balayant doutes et appréhensions, un large sourire se fend sur le visage du « regardeur », invitant dans un magnétisme implacable le « regardé » à sourire, invariablement, de toutes ses dents, ou non… Sans filtre et sans retenue.