Réflexions sur le Chemin de la Vie vers Saint-Jacques-de-Compostelle

Métro-Boulot-Dodo… Voilà à quoi ressemblait la vie parisienne que je menais. J’avais un « bon travail » dans le secteur bancaire, mais je me sentais prise dans une sorte d’engrenage, où je perdais ma vie à la gagner. Et une question ne me lâchait pas : « quel est le sens de tout ça ? ». Animée par un désir de liberté et par l’envie d’expérimenter plus de connexion à la nature, à moi-même et aux autres, je décide de quitter mon travail et mon appartement à Paris, pour partir marcher de la maison où j’ai grandi en Alsace en direction de Saint-Jacques-de-Compostelle.

Les premiers kilomètres vers l’inconnu

C’est avec un mélange de détermination et d’appréhension que je pose les premiers pas sur le béton brûlé par le soleil. Mon sac, qui pèse 11 kilos, me semble lourd et je sens les premières ampoules apparaître au bout de seulement 3 heures de marche. Pour la première fois depuis longtemps, je suis seule avec mes pensées et je n’ai que très peu de moyens de distraction. Les premiers questionnements commencent. Ais-je pris la bonne décision ? Que vais-je devenir ? Je suis la seule pèlerine à marcher à travers l’Alsace et on me demande plusieurs fois par jour si je vais à Compostelle. Au fond, je n’en suis plus si sûre. Je constate dès le début que je ne suis pas une grande marcheuse, j’effectue péniblement les 20 kilomètres m’amenant au prochain gîte. Cette expérience ne sera pas un challenge sportif mais plutôt mental, émotionnel et spirituel…

Le Chemin de la Vie

Je réalise que j’ai beaucoup idéalisé le Chemin avant de partir. Ce Chemin est à l’image de la Vie. Et ce qu’on peut appeler la « Vie » nous réservera peut-être toujours son lot de surprises, de mystères, de moments agréables comme désagréables, qui font sans doute partie de notre condition d’êtres humains. Il y a des jours où tout a du sens, où je me sens à ma place et il y a des jours où tout est compliqué et lourd. Dans ma vie d’avant, ce qui était désagréable au quotidien était le manque de sens, la frustration et l’ennui lors de réunions interminables, le stress pour finir mon travail dans les délais impartis et prendre le métro en heure de pointe. Maintenant, c’est le fait d’être réveillée à 4 heures du matin par un ronfleur dans un dortoir, de passer des journées entières à marcher sous la pluie et dans le froid, de se faire attaquer par des chiens errants (ça m’est arrivé et j’ai eu la chance de ne pas avoir été mordue) ou encore de devoir continuer à marcher jusqu’au prochain gîte alors que je suis exténuée. Et en même temps, la joie d’avoir le sentiment de choisir davantage ma vie m’habite de plus en plus.

Légèreté et bienveillance

Mon sac à dos est de plus en plus léger au fur et à mesure que je marche. J’apprends à lâcher tout ce qui ne m’est pas indispensable. Toutes ces choses que l’on garde avec soi au cas où finissent par peser sur notre dos et nous ralentir. Comme mes guêtres que je ne sors jamais quand il pleut. J’utilise mon savon de Marseille, en tant que gel douche, shampoing, lessive et aussi dentifrice (on s’y habitue !). À force de lâcher des choses, mon sac à dos passe de 11 à 5,5 kilos. Alors que mon sac devient deux fois plus léger, mes pensées s’allègent également.

J’ai l’impression de vivre un condensé d’émotions, de rencontres, de vie. Je suis invitée à dîner, à dormir chez des personnes que je rencontre ; je reçois des habits plus chauds à l’approche de l’automne. On m’offre un massage lorsque j’ai une douleur au genou, une écoute bienveillante et sans jugement. Des gens s’arrêtent en voiture pour me rapprocher de ma destination et m’aider à finir l’étape. Il y a de la fraternité dans ce monde !

Accueillir l’incertitude

Être en mouvement permanent et avoir pour maison son sac à dos, c’est aussi, pour moi, faire face à l’incertitude permanente, le fait de ne pas savoir où je vais dormir le soir, ce que je trouverai à manger, les rencontres que je ferai. Et dans cette incertitude, je me sens plus vivante. Et pour revenir à mes questionnements du début sur mon choix d’avoir quitté mon travail et mon appartement, une chose me paraît évidente à ce stade : tout est impermanent, évolutif et il n’y a pas de bon ou de mauvais choix. Il y a ce qu’on ressent juste, ce qui résonne en nous sur le moment. Et même cela peut changer l’instant d’après ; car la vie, c’est le mouvement.

L’idée de faire un film sur cette aventure

Plus j’avance vers Saint-Jacques-de-Compostelle, plus je rencontre des pèlerins. Je décide de demander aux pèlerins que je croise pourquoi ils marchent, cette question du sens que je me posais. Je réalise que je ne suis pas seule avec mes questions et mes réflexions. Nous sommes toute une génération de pèlerins, prêts à quitter leur zone de confort et s’ouvrir à une autre façon de vivre, lassés d’une routine qui manque de sens. Au fur et à mesure des interviews filmés, l’idée me vient d’en faire un film. Grâce à l’aide d’un pèlerin qui me propose de me suivre en me filmant pendant quelques étapes, j’aurais toute la matière pour monter le film d’une heure « Chemins de Vie – Marcher vers son Essentiel », qui est sorti en DVD et en VOD il y a quelques mois.

L’arrivée

Exactement 4 mois après mon départ, j’arrive à Saint-Jacques-de-Compostelle. Sous une pluie battante, après avoir marché les derniers kilomètres au bord d’une autoroute, fatiguée de l’entrée dans cette grande ville, je tente d’entrer dans la cathédrale. On me refuse l’accès, car j’ai un sac sur le dos et on me propose d’aller le déposer dans une conciergerie payante. Un peu frustrée, je sens au fond de moi que ce qui importe, ce n’est pas l’arrivée, mais bien ce que ce chemin a fait grandir en moi… 

Je continue à marcher jusqu’au cap Finistère (90 kilomètres après Saint-Jacques-de-Compostelle) pour terminer cette aventure à la fin de la terre et être accueillie par l’océan. Et là, face à l’océan, je brûle un habit comme le veut la tradition, une part de moi que je laisse aller. Je me rappelle de ce moment en Alsace où les 2000 kilomètres me paraissaient insurmontables. Quand le chemin nous paraît long, en se concentrant sur les petits pas quotidiens, nous sommes capables d’aller bien plus loin que ce que l’on croit. Je prends le train pour aller fêter Noël en Alsace dans ma famille. Au fond de moi, je sens que le Chemin va continuer. Et si on était tous des pèlerins sur le Chemin de la Vie ?

Article rédigé par Pauline Wald

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