Comment j'ai vécu la pandémie depuis l'Asie avant de revenir au Canada

C’est depuis l’avion entre Vancouver et Montréal que j’écris aujourd’hui ce texte. J’arrive dans quelques heures et ce sera le début de ma quarantaine post-voyage.

Il s’en est passé des choses depuis le 11 mars dernier lorsque j’ai quitté le Canada ne sachant pas du tout ce qui m’attendait. Tellement, qu’on aurait dit qu’un mois a passé durant ces 11 journées. Encore il y a quelques jours, j’étais en Asie et croyais y rester pour 2 mois, possiblement plus. J’ai passé par toute la gamme d’émotions et me voilà maintenant sur le trajet du retour. Comment en suis-je arrivée là? Je vous emmène vivre cette pandémie de l’autre côté de la planète avec moi.

Août 2019

C’est un deal! Mon amie et moi, on trouve un billet d’avion aller-retour vers Singapour à rabais. Sans hésiter, on l’achète!

Janvier 2020

Les mois passent et notre enthousiasme est de plus en plus grand! On entend vaguement parler d’un certain virus qui touche principalement la ville de Wuhan en Chine. Ça semble alors si lointain tout ça, rien ne se placera entre nous et ce voyage. Asie, on arrive!

Février 2020

Je suis à Toronto pour un contrat alors que l’impact du corona virus se fait de plus en plus ressentir. On commence à voir des éclosions dans d’autres pays, les cas ne cessent d’augmenter. Plusieurs pays sont maintenant touchés. Au Canada cependant, c’est encore le calme plat. On entend surtout parler de certains pays d’Asie et d’Europe. Heureusement, les pays que je souhaite visiter ne sont pas encore touchés.

Je suis attentivement l’évolution du virus. Chaque jour, je lis toutes les nouvelles à ce sujet. Ironiquement, plus je m’informe et je lis à propos du COVID-19, moins il me fait peur ce virus. Les médias ne rapportent que les mauvaises nouvelles alors que moi je connais aussi les bonnes. La Chine commence à reprendre le contrôle. Le nombre de nouveaux cas quotidiens est de moins en moins grand. Beaucoup de gens sont maintenant rétablis. Je choisis de voir le positif plutôt que de me laisser emporter par cette tornade de tourmente et de désinformation.

Début mars 2020

Le départ approche et j’ai si hâte de remettre les pieds en Asie que j’en dors mal la nuit. On n’a jamais été aussi prêtes! On continue cependant de suivre attentivement l’évolution du corona virus.

10 mars 2020

Plus que 12 heures avant notre vol. À ce stade, mon amie vit beaucoup d’angoisse.

Les Québécois voient les voyages en Asie d’un mauvais oeil, simplement parce que la première éclosion fut en Chine. On reçoit des messages de proches qui nous avisent d’annuler. Des proches paniqués et mal informés souvent qui associent toute cette crise à l’Asie.

C’est assez pour dissuader mon amie de partir. Elle entrevoit le pire et a du mal à vivre avec les commentaires qu’elle reçoit ainsi que l’incertitude.

À ce stade, aucune alerte globale n’est en vigueur. Les pays avec un avertissement de niveau 3 (évitez tout voyage non-essentiel) ne sont que la Chine, la Corée du Sud, l’Iran et l’Italie. Des endroits où l’on ne passerait assurément pas.

Les vols ne sont pas annulés, ni retardés. Les compagnies aériennes poursuivent leurs activités. Business as usual comme on dit. L’aéroport de Montréal ne fait aucun contrôle, ne refuse personne. Tout est encore absolument normal au Canada.

Impossible d’obtenir un remboursement de la part de Visa ou bien de la compagnie aérienne comme il n’y a aucun avertissement contre-indiquant les voyages où je m’en vais. On me dit de partir la tête tranquille.

Que faire alors? J’abandonne tous mes plans, je dis adieu à tout l’argent déjà dépensé pour ce voyage sans oublier mes contrats qui découlent de celui-ci? J’annule cette aventure de 2 mois à laquelle je rêve depuis longtemps et je reste à Montréal par peur de l’inconnu, sachant très bien que je le regretterai sans doute?

Je choisis de foncer et d’assumer les risques. Le pire qui puisse arriver est que je doive me soumettre à une quarantaine à mon retour de voyage. Mais celui-ci est prévu pour mai. Tellement de choses peuvent se passer en 2 mois. Impossible de prévoir! Et je suis prête à vivre avec cette conséquence qui n’est pas trop dramatique dans mon cas.

11 mars 2020

Je prends l’avion, comme des milliers de Québécois qui n’ont là encore aucune idée de ce qui s’en vient. Seule, sans mon amie, mais sachant que je pourrai rejoindre d’autres personnes que je connais à destination.

12 mars 2020

J’atterris à Singapour. Ici, on prend notre température à l’arrivée. Le nombre de cas n’est pas alarmant et la majorité sont déjà rétablis. Je me sens en sécurité, tout est sous contrôle.

13 mars 2020

Eveline, une amie partie un peu plus tard le 11 mars, me rejoint au hostel à Singapour. Cette journée-là, le gouvernement commence à parler de mesures qu’il souhaite mettre en place. La panique s’installe tranquillement au Canada et surtout au Québec où les mesures sont encore plus drastiques.

De notre côté, on essaie de ne pas se laisser influencer par les nombreuses rumeurs et la panique générale à distance. On tente de profiter de notre voyage malgré tout.

À Singapour, c’est si calme qu’on dirait que l’angoisse du COVID-19 est déjà chose du passé. Des mesures sanitaires sont en place. On vérifie notre température dans les endroits touristiques ainsi que dans les hôtels. Les gens circulent librement, personne ne parle du virus, très peu de gens portent un masque, les rues sont achalandées et la ville est d’une propreté saisissante. Comme l’Asie a été touchée en premier et a vite fermé ses portes aux vols provenant de la Chine, contrairement au Canada, on sent qu’ils ont bien de l’avance sur les autres continents du monde et gèrent déjà bien la situation.

15 mars 2020

Impossible de dormir dans la nuit du 14 au 15 mars. J’ai beau me dire que tout va bien, je reçois un nombre impressionnant de messages de toutes sortes : des conseils, des reproches, des articles, des rumeurs, des insultes… Le Québec est en alerte, le gouvernement demande aux voyageurs de rentrer, les vols menacent d’être réduits. C’est la panique totale! Et même à des milliers de kilomètres, on le ressent.

Mais que penser? Que faire? On devrait retourner au Canada par peur que les vols diminuent dans les prochaines semaines alors que notre retour n’est que dans quelques mois? On devrait se mettre en mode panique comme tout le monde même si, ici en Asie, la situation semble être sous contrôle et rien ne menace notre voyage pour l’instant?

Il est tellement difficile de se faire une tête lorsque tout est incertain et tout change à une vitesse incroyable! Après quelques heures de doute et d’appels pour confirmer notre couverture d’assurance, on prend la décision de poursuivre notre voyage. Ensemble. On a suffisamment d’argent pour demeurer ici plusieurs mois, on connaît d’autres voyageurs en Asie et tous, jusqu’ici, continuent leur périple. Les pays que l’on souhaite visiter ne posent aucun problème pour l’instant. On va simplement adapter notre itinéraire, demeurer prudentes, prendre les précautions sanitaires et rester à l’affût des nouvelles informations.

16 mars 2020

Après quelques jours à Singapour, on décide d’aller à Bali. Comme je connais très bien l’île, ça me donne un peu l’impression de retourner à la maison. C’est rassurant en cette période d’incertitudes. De plus, plusieurs Québécois y sont. On n’est pas les seules à trouver que Bali est le parfait havre de paix où aller à cette date. On se dit que si jamais le pire arrivait et qu’on restait coincées quelque part, on voudrait que ce soit sur cette île paradisiaque.

17 mars 2020

Plusieurs voyageurs décident de rentrer à la maison et ça commence à tranquillement jouer sur ma conscience. Je communique avec plus d’une dizaine de Québécois qui sont en Asie. Au Vietnam, en Thaïlande, au Népal, en Inde ou à Bali comme moi. On est tous dans la même situation. On ne sait plus trop quoi penser. On suit attentivement le tout et on essaie d’évaluer ce qui s’en vient, tout en profitant au mieux de notre voyage.

Ce soir-là, le doute s’empare de moi. Je réalise que je ne sais pas si j’ai envie d’être prise ici plus que deux mois. Et malgré que j’ai beaucoup de temps devant moi, personne ne sait combien de temps cette crise durera réellement. Je sens le voyage auquel j’avais tant rêvé me glisser entre les doigts. Je dis adieu à la possibilité de visiter les Philippines alors qu’on annonce le lockdown à Manille. Des mois d’économies, de préparation et d’enthousiasme pour finalement voir son voyage tomber à l’eau alors qu’on est si près du but, c’est vraiment difficile à accepter.

Beaucoup de voyageurs se consolent en se disant qu’on peut louer une villa avec piscine au milieu des rizières et profiter du soleil et de la nature qui nous entoure d’ici à ce que tout se calme. Ça semble bien plus tentant que de rentrer au Canada où tout est fermé, où tous sont en isolement et où je serais forcément en quarantaine seule.

La situation est tellement différente en Asie. C’est une petite bulle positive au milieu d’un monde de négativité. Rien à voir avec ce que les gens au Canada s’imaginent. Personne n’est malade, on profite de Bali, on admire le coucher du soleil, on surfe les vagues de Canggu et on se promène à scooter sous les palmiers. La belle vie quoi! Une illusion? Peut-être, mais rien n’est clair à ce stade. Tout ce qu’on sait c’est que tout est plus agréable ici et que personne n’a envie de rentrer en Europe, aux États-Unis ou au Canada où c’est le chaos total.

Plusieurs voyageurs n’ont même plus cette option. Leur passeport européen est refusé partout. Pour nous les Canadiens, ça va toujours, mais le prix des vols augmente à vue d’oeil et le nombre de possibilités diminue. On a une petite fenêtre de temps pour prendre la décision de retourner au pays, quelques jours à peine. Encore là, tout est incertain. On pourrait se retrouver coincés quelque part durant une escale. On pourrait manquer un vol comme les lignes d’attente dans les aéroports ne finissent plus. On pourrait attraper le virus en étant dans des avions bondés et dans des foules durant tout le trajet de retour. On pourrait revenir à la maison et le transmettre à nos proches ou notre communauté, car même en prenant toutes les précautions nécessaires, le risque n’est pas nul. C’est sans oublier le coût exorbitant du vol de retour qu’aucun d’entre nous n’avait prévu. On parle de 1500 à 4000$ pour un vol avec 2 escales minimum, des heures et des heures d’attente et, pour la majorité, des arrêts risqués à Pékin ou Séoul.

C’est un dur choix. Toute option est déplaisante et comporte de gros risques. Ici, au moins, la situation est toujours bien. Rien n’est encore fermé. On profite à fond pendant qu’on le peut encore! Pas facile de quitter ce paradis pour s’en aller tout droit en enfer, même si on a l’impression que c’est la bonne chose à faire, la décision responsable.

Il est facile de juger les voyageurs qui ne souhaitent pas rentrer au pays, mais mettons-nous à leur place un instant. Avec plusieurs milliers de dollars, on peut vivre des mois en Asie. Il est donc un peu moins tentant d’utiliser cet argent pour acheter un vol terrible vers le Canada où on sera assurément en quarantaine plutôt que de le dépenser à vivre paisiblement à Bali, en isolement s’il le faut, dans une magnifique villa qui coûte moins de 20$ la nuit par personne, avec une piscine à débordement donnant sur les rizières ou la jungle, tout en se nourrissant de fruits tropicaux et de repas locaux à 1$ pour une assiette bien remplie. Difficile d’imaginer mieux en cette période, n’est-ce pas?

Égoïste, direz-vous peut-être, mais ce n’est pas aussi simple lorsqu’on est la personne devant ce choix difficile. Bon nombre d’entre eux ont prévu d’y être pour longtemps et se voient mal rentrer à la maison pour devoir revenir ensuite. Après tout, s’ils sont prêts à rester pris en Asie plusieurs mois, ils ont sans doute moins de chances d’attraper le virus et de le transmettre en demeurant où ils sont.

Je dis “ils” parce que vous savez déjà que j’ai personnellement pris la décision de rentrer au Canada. Bien que ce choix fut extrêmement difficile et que j’y ai longuement réfléchi, il a été plus simple pour moi de prendre cette décision. Parce que j’ai la chance de pouvoir voyager quand bon me semble. Mon travail s’effectue de n’importe où. Je n’ai pas réellement d’attaches à Montréal outre ma voiture et je ne suis pas restreinte par quelques semaines de vacances fixes par année. De plus, j’ai la chance d’avoir de bonnes assurances interruption de voyage avec ma carte de crédit qui (si tout va bien) couvriront non seulement la portion retour de mon billet initial, mais également la totalité du coût de mon nouveau billet d’avion dispendieux pour retourner au Canada rapidement. J’ai tout de même dû faire plusieurs appels, envoyer plusieurs courriels et attendre sur la ligne longtemps pour confirmer tout cela, mais j’y suis arrivée et je suis très chanceuse d’être parvenue à obtenir la réponse à mes questions. Je n’ai cependant jamais été en mesure de rejoindre la compagnie aérienne et c’est le cas de bon nombre de voyageurs. Difficile d’évaluer nos options quand on ne peut obtenir la ligne avec les différentes compagnies.

C’est donc dans ces conditions presque optimales vu les circonstances que j’ai finalement fait le choix de revenir au Canada. Sachant que je n’aurais pas pu faire le voyage que je souhaitais réellement vivre et qu’il m’était possible de le reporter à plus tard, quand tout sera rentré dans l’ordre. Sachant aussi que je me sentirais soulagée d’être au Canada et de respecter les conseils du gouvernement. Ça n’a pas été facile de gérer tout cela à l’étranger, loin de mes proches, avec un décalage horaire de 12h, mais j’ai de la chance malgré tout d’être canadienne, d’être assurée et d’avoir la possibilité de rentrer au pays. Beaucoup de voyageurs n’ont pas cette chance. Et tout plein de gens dans le monde vivent des situations bien pires.

Je crois qu’en ces temps difficiles pour tous, il est important d’essayer de comprendre la situation de chacun, de ne pas se juger les uns les autres et de plutôt s’entraider et se souhaiter le meilleur. On connaît tous la gravité de la situation et on fait tous (ou presque) des efforts comme on le peut, mais ce n’est facile pour personne.

Je m’apprête maintenant à débuter ma quarantaine dans un endroit isolée de tous. J’entrevois d’un bon oeil ce temps pour moi durant lequel je vais travailler sur mes différents projets, me reposer et soutenir ma communauté. C’est tellement important de voir le positif à travers tout le négatif!

Je ne regrette absolument pas d’être partie. J’ai vécu de beaux moments en Asie et rencontré des personnes incroyables malgré que ce fut très bref. Je ne pouvais prédire ce qui s’en venait et j’aurais perdu beaucoup d’argent si je n’étais pas partie. Au final, cet argent m’a permis de vivre une grosse semaine au paradis. J’aurais regretté de ne pas avoir foncé et de ne pas être allée au bout des choses. Maintenant, je suis sereine et je suis prête à dire adieu à mon voyage. Je suis prête à rentrer à Montréal et vivre cette pandémie au près de ma famille, chez moi.

Mon conseil pour tous en cette période difficile : misez sur le positif. Ne jugez pas et tentez plutôt d’inspirer vos proches et votre communauté, montrez le bon exemple, partagez l’information dans le calme et le respect, propagez de l’amour et non de la haine et encore moins le corona virus. Prenez du temps pour vous et faites tout ce que vous remettez normalement à plus tard. On peut accomplir tellement tout en restant chez soi! Dites à vos proches à quel point vous les aimez, on ne sait pas qui pourrait partir subitement. Et si vous vous trouvez face à un choix difficile, écoutez votre coeur, suivez votre feeling!

Bon isolement à tous!