Quand j’étais plus petite, plus jeune disons, je n’ai pas grandi tant que ça… Je fais 1m 52 ou 5 pieds 2 pouces. Bref, quand j’étais enfant, je m’assoyais tous les jours en classe en me disant qu’un jour je deviendrais professeure. Ne serait-ce que pour un instant lorsque je trouvais les sujets à l’étude trop peu intéressants ou lorsque l’un de mes enseignants était moindrement méchant.

Beach Sunset
Je me disais que je ferais les choses différemment. Après, bien sûr je crois que je voulais devenir vétérinaire ou infirmière. En grandissant, je suis passée par un lot d’émotions, de questionnements comme probablement chacun d’entre vous. On m’a demandé en finissant le secondaire ce que je voulais faire. Il fallait que je choisisse un programme collégial qui me permettrait éventuellement d’aller à l’université et peut-être d’avoir une carrière. J’avais 17 ans.

Il doit y avoir un truc intérieur chez nous les voyageurs. Un truc qui nous appelle à justement faire les choses différemment. Je ne saurais vous le nommer, mais je peux probablement vous le décrire.

J’avais 18 ans quand j’ai fait mon premier voyage en solitaire.La Crète La Grèce, la Crète plus exactement. J’ai quitté mon job et ce programme collégial en manque de sens avec un billet aller-simple. Ô mais quel sentiment de liberté, tantôt dans le vent, tantôt dans la mer. Des paysages à couper le souffle. J’avais enlevé ma montre, il n’était plus question de temps. J’y suis restée deux mois. Deux mois à ne pas me soucier de rien, à simplement vivre. Il était facile pour moi de ne penser à rien puisque je vivais de mes économies et ne devais donc pas travailler. Les choses changent quand on grandit encore plus, je faisais peut-être 1m 45 dans le temps.

Quand je suis revenue, je m’attendais à tout et à rien. J’avais épuisé mes fonds de secours et devais reprendre ma vie en main comme dirait ma mère. Je me suis donc trouvé un emploi dans une grande institution financière que j’ai conservé pour plus de six années. J’avais un travail presque parfait. « Presque » parce que pour moi travailler avec les meilleures conditions et le meilleur des salaires ne me donnait pas ma liberté.

Great Ocean RoadOn me dit souvent que je suis chanceuse d’être canadienne, québécoise. Que c’est tellement un beau pays et qu’on doit s’y plaire facilement. Ce n’est pas tout faux, ce n’est pas tout vrai. Le concept de liberté au Canada est régi par des lois, par des normes et par des règles. C’est une harmonie contrôlée, guidée. Nous voyageurs, personnes marginales ou atypiques n’adhérons pas complètement à cette liberté. Nous voulons des ailes pour voler plus haut, plus loin et plus longtemps. Je ne vous expliquerai pas que la routine est souvent un carcan. Nous le savons tous. On se fait demander « Quand reviendras-tu? », « Qu’est-ce que tu vas faire en revenant? », « Tu vas vraiment démissionner et tout laisser? ».

BerbèresJ’écris ce texte parce que j’ai décidé de faire les choses autrement, de tout laisser et de ne pas savoir ce que je ferai en revenant. Lorsque j’ai finalement terminé mon baccalauréat, je suis partie et pour de bon. Du moins, c’est ce que je croyais. J’ai fait un B.A.C en développement international et en gestion du développement durable, parce que j’avais enfin compris que je pouvais non seulement travailler dans quelque chose qui me plairait et qui aurait un impact sur la vie d’autres, mais que cela me permettrait de voyager en même temps. Note à moi-même : travailler pour des OBNLs (organismes à but non lucratif) à l’étranger, ce n’est pas la chose la plus payante au monde. Deuxième mémo, trouver un emploi à l’étranger ça va dans la catégorie du difficile aussi, mais pas de l’impossible.

IndonésieJ’ai fait du bénévolat au Laos et au Maroc, j’ai travaillé avec des pays du tiers monde, dans un orphelinat, dans une reserve d’éléphants, dans des écoles. Des conditions faciles? Ça prend du courage on me dit souvent. Je me suis ensuite expatriée en Australie. Après avoir envoyé plus de 500 CV, j’ai dû accepter ma vie de barrista en journée et de bartender en soirée. Moi qui voulait devenir infirmière. Voyager peut être peu couteux, mais aussi très dispendieux. Travailler dans un bar en Australie avec des salaires de misère ça paie notre nourriture et un verre de vin de temps en temps. Dormir dans une tente sur la Great Ocean Road, c’est magnifique mais pas un quotidien. Vie de bohème à Byron Bay, c’est de paie à paie. Et puis je ne dois pas être la seule qui s’est endettée pour vivre ses rêves. Et quand on voyage, on en veut toujours un peu plus. Ce sentiment de liberté n’est jamais vraiment comblé. Un nouveau pays, une nouvelle dose d’adrénaline, une nouvelle aventure. Alors je me suis expatriée à nouveau en Indonésie. Le temps d’être professeure. Le temps qu’on m’appelle madame. Le temps d’enseigner comme j’aurais voulu que l’on m’enseigne. Le temps de m’attacher à des enfants avec un coeur immense et d’en pleurer toute les larmes de mon corps. Le temps de devoir dire au revoir encore une fois. Byron Bay

S’expatrier c’est pas exactement voyager. C’est prendre sa routine, la mettre dans notre sac à dos et la déplacer. C’est se trouver un nouvel endroit où rester, un nouvel emploi, faire son épicerie. C’est de comparer tous les droits que l’on connaît, tous nos petits conforts, nos habitudes. On se rend compte que la majeure partie de nos conversations tournent autour de où on vient, ce qu’on faisait avant. On parle de nos amis qu’on n’a pas vus depuis des lustres comme si on allait les voir demain. On parle de ce qui nous manque, du fromage! On se demande si on a fait le bon choix. On s’ennuie, on est souvent seuls, dans notre univers, notre monde à part. Finalement on s’entoure de d’autres expatriés qui vivent la même chose que nous. On partage des émotions communes en effleurant la culture locale. C’est une vie en parallèle, on est jamais vraiment chez-soi en fait. On sait trop bien que, notre maison, elle est ailleurs. On se créé des amitiés magnifiques, mais temporaires parce que, à la fin de la journée, tout le monde a une maison ailleurs.

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Laissez-moi préciser ici que vivre en Australie où tout le monde parle anglais et que la culture est très similaire à la notre est une chose. Vivre en Indonésie, au Laos ou au Maroc en est une autre. Communiquer avec Google Translate est une aventure en soi. Après, c’est question de religion, de nourriture, de transport, d’habitudes vestimentaires. Se couvrir quand il fait 42 degrés, c’est quelque chose. Enfin, c’est différent et c’est ce que je cherchais.

IMG_2408Est-ce que j’aurais trouvé ma liberté? Je crois bien que oui. Je me suis donné une possibilité, je l’ai essayé et je crois que c’est ce qu’il faut faire. On s’emprisonne dans ces règles dictées parce qu’on a peur. On s’est trop fait souvent dire ce qu’il fallait faire, comment il fallait agir, comment réussir. Entre vous et moi le, Canada est un endroit magnifique et justement cette liberté n’est pas exactement définie, c’est à nous de le faire. Il n’y a pas de marginaux, nous ne sommes pas atypiques. Nous sommes des agents du changement qui croient en une possibilité infinie d’un monde ouvert. Nous sommes curieux, téméraires. Cette pulsion, ce je ne sais quoi que nous avons en nous c’est ça. C’est de découvrir, d’essayer. Je voulais des ailes, j’aurais su voler. Je voulais être professeure, je l’aurai été. Maintenant, il est temps pour moi de renter. Il est temps de redécouvrir mon chez-moi, il est temps que je devienne grande et, ça, c’est une toute nouvelle aventure.


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