La Semaine sainte à Antigua au Guatemala: une explosion de croyances, de créativité et de couleurs.

Edgar et Carolina, mes « parents d’accueil », m’avaient prévenu: la nuit sera longue et fraîche, mais le spectacle à l’aurore effacera tout. Ils avaient raison. Ce qu’il m’a été donné de vivre ce cinquième dimanche du carême s’inscrit en lettres multicolores dans mes souvenirs de voyage les plus marquants.

L’art de la rue

On a marché longtemps au crépuscule sur les pavés inégaux de la ville coloniale pour atteindre le quartier San Bartolomé Becerra, aux confins de la ville, loin des quartiers les plus fréquentés. Hors de question en effet de penser à la voiture dans une ville ancienne de 50 000 habitants prise d’assaut par près d’un million de personnes tout au long de la semaine sainte.

Nous nous sommes installés sommairement dans le garage d’amis. Pendant que les dames s’affairaient à préparer de délicieuses spécialités, les hommes déposaient à même la ruelle seaux, entonnoirs, tamis, pochoirs, poudres et sciures colorées, aiguilles de pin, légumes, fleurs… Et ils se sont mis immédiatement à l’ouvrage: la confection d’alfombras (tapis). Ils y travailleront une bonne partie de la nuit. Tout comme une multitude d’autres cofradias (confréries) disséminées dans toute cette ville coloniale fondée en 1524 et inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO.

IMG_6225 copyC’est à Santa Cruz de Teneriffe dès le Moyen Âge que l’on trouve les premiers tapis de rue. Destinés initialement à enjoliver la Fête-Dieu, ils ont essaimé en Amérique du Sud et en Amérique centrale par le biais du colonisateur espagnol tout en glanant au passage quelques influences mayas et notamment le papillon galactique, symbole de la conscience universelle et portail vers d’autres galaxies. Ce syncrétisme entre foi catholique et croyances mayas, parfois aussi saupoudré de pratiques païennes, est omniprésent au Guatemala.

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Tout au long de cette nuit affairée, nous avons arpenté les ruelles du quartier pour admirer ces magnifiques oeuvres originales et malheureusement éphémères. Quelques heures plus tard à peine, elles seront piétinées par une foule démesurée constituée de porteurs, musiciens, pénitents, curieux…

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Pérégrination

Vers les 5 heures du matin, les fidèles commencent à affluer vers la petite église San Bartolomé Becerra pour la messe dominicale. Une heure plus tard, ses lourdes portes battantes accouchent lentement d’un immense palanquin en bois finement sculpté et porté sur les épaules d’hommes revêtus d’aubes couleur aubergine. La manoeuvre, rythmée par une marche funèbre jouée par les musiciens, prendra un bon quart d’heure. Il faudra ensuite virer à 90° et aligner la lourde plateforme dans la rue grâce à une lente gouverne faite de pas de souris avant-arrière et de mouvements latéraux de balancier.

IMG_6275 copyLes chiffres sont impressionnants: 90 porteurs, un palanquin long de 25 mètres et lourd de près de 3 tonnes. Tout au long des 18 heures que va durer cette procession exceptionnelle à travers la ville, ce seront pas moins de 7000 porteurs – les cucuruchos – animés de dévotion et de repentance qui, tour à tour, auront le grand honneur de porter la scène de la passion. Ils se relaieront tous les 100 mètres qu’ils accomplissent en une quinzaine de minutes environ. Au-dessus de leurs têtes encapuchonnées qu’ils gardent baissées pour exprimer la soumission, c’est une oeuvre d’un réalisme stupéfiant: un Christ grandeur nature porte sa croix, fouetté par un bourreau sous le regard de soldats romains. Devant eux, Marie-Madeleine présente le saint suaire. Les paroissiens de San Bartolomé rappellent fièrement que de toutes les scènes du chemin de croix exhibées dans le pays entier, c’est le seul Christ qui soit agenouillé et non debout. Comme l’atteste l’inscription en tête de la structure: « Cae por la tercera vez », Jésus tombe pour la troisième fois.

IMG_6489Le palanquin porté par les femmes toutes habillées de noir et de blanc – les dolorosas – et qui exhibe lui la vierge Marie suit à quelques dizaines de mètres. Moins imposant, il n’en est pas moins spectaculaire. Il ne nécessite qu’une cinquantaine de porteuses, toutes. Signe de piété chrétienne: leurs coiffures sont dissimulées sous des mantilles.

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Multisensoriel

Une fois ébranlée, la procession prend des allures d’immense cortège humain allongé. Derrière les majestueux palanquins, on retrouve non seulement plusieurs équipes de « réservistes », mais aussi des cucuruchos prêts à prendre le relais de portage, limités à deux par personne tout au long de la journée. On note aussi plusieurs groupes spécifiques. Des cohortes de légionnaires romains plus vrais que nature forment le gros du défilé. Tous portent casque, bouclier, glaive ou lance. Certains tiennent des porte-étendard, des emblèmes, des enseignes… Un imposant ensemble de flagellants, coiffés de capirotes pourpres, l’Escuadron de Nazareños, arbore des panneaux sculptés ou des tableaux peints représentant chacune des 14 stations du Chemin de Croix.

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Une confrérie d’hommes vêtus de soutanes rouges et mauves porte haut des oriflammes à la gloire du Christ. Les enfants aussi forment une famille distincte. Déjà revêtus de l’aube traditionnelle, ils s’imprègnent de l’ambiance et préparent la relève. Des acolytes balancent des encensoirs qui répandent de généreuses volutes odoriférantes qui voilent l’air et envoûtent. Et puis, les musiciens dont les cuivres et les percussions campent une curieuse ambiance ambivalente mêlée de recueillement, mais aussi d’ardeur et de ferveur.

IMG_6441 copyLa procession se prolongera dans la nuit. Elle prend alors une nouvelle dimension, plus magique et plus mystérieuse encore avec des gestes lourds et lents de fatigue, des jeux spontanés de lumières, des éclairages tantôt changeants et des ombres dansantes. Et toujours la même… passion!

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Conseils pratiques

Transport:

De l’aéroport de Guatemala City, comptez 1h30 de route pour rejoindre Antigua. Contactez au préalable Santiago de la Cruz. Santiago est bilingue (espagnol – anglais). Il possède un monospace et vous emmènera à Antigua pour 40$ (10$ par personne supplémentaire).
Tél: 502-49 48 34 58
Courriel: santy.delacruz@hotmail.com

Logement:

Antigua regorge d’hôtels pour tous les budgets. Pour un hébergement modeste mais chaleureux – en famille, contactez Edgar et Carolina Monterroso.
Tél: 502-34 00 29 53 / 502-78 32 22 96
Courriels: moteeden@gmail.com / enrique/monterro.s@gmail.com
Adresse: Colonia El Manchen, 53, Antigua Guatemala
La maison se trouve en bordure immédiate de la vieille ville.
Prix très démocratique. Comptez 20 à 30$ par jour, repas compris.
Edgar et Carolina vous emmèneront chez leurs amis pour vous faire vivre la procession San Bartolomé Becerra.


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