L'expérience touchante de Tommy

Je dois l’admettre, lorsque je me suis inscrit à mon premier voyage humanitaire en 2014, je l’ai fait pour les mauvaises raisons. Je l’ai fait pour impressionner mon entourage, pour me prouver que j’étais capable d’accomplir quelque chose de spécial après une année de remises en question. Ainsi, d’un coup de tête, je me suis payé un vol qui m’emmènerait au Kenya pour 3 semaines et où j’allais loger chez une famille locale le temps de mon séjour.

Il s’agissait de mon premier voyage solo et, à mon arrivée, j’ai été transporté dans un hostel de Nairobi où j’allais passer les deux premières nuits. Ce qui m’a tout de suite frappé fut les filets accrochés au-dessus des lits pour nous protéger de la malaria. Évidemment, j’avais bien été prévenu de ce fléau qui ravage des centaines de milliers de vies chaque année, mais vivre avec ce danger qui nous guette à chaque instant et qui se transmet par quelque chose d’aussi insignifiant qu’un maringouin nous rend plus consciencieux.

Après deux jours passés dans la capitale kenyane, j’allais rejoindre la famille dans une ville située à sept heures de route. Mon projet consistait à rendre visite aux délinquants juvéniles d’un centre de détention local. C’est à partir de ce moment que j’ai réalisé à quel point nous pouvions vivre dans l’abondance et la surconsommation ici en Amérique.

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LES COMMODITÉS

Chaque jour, je devais prendre une fourgonnette servant de transport en commun pour m’emmener près de la prison. Bien qu’elle fût conçue pour transporter 10 passagers, nous pouvions facilement être 16 à partager les sièges. Dans le centre de détention, les filles sont habillées en bleu, les garçons en beige. Leurs vêtements sont sales et déchirés et tous sont pieds nus. Ils sont chacun incarcérés pour toutes sortes de crimes; vol, viol, tentative de meurtre, etc. Certains n’ont rien à se reprocher si ce n’est que d’être orphelin, mais les orphelinats débordent et le gouvernement n’a nulle part ailleurs où les placer. Chaque matin, les détenus suivent des cours d’école et mon rôle était d’assister le professeur et d’aider les élèves à comprendre la matière. Il y avait aussi ce garde qui les surveillait. Lorsque l’un d’eux ne suivait pas les consignes, il recevait une claque derrière la tête. Au deuxième avertissement, il avait le droit à deux claques consécutives. La troisième fois, c’était des coups de ceinture. J’essayais tant bien que mal de composer avec mes émotions. Je comprenais le fait qu’il s’agissait d’un centre correctionnel, mais ce n’est pas non plus une façon de les assagir.

Après mon quart de travail et avec des températures constantes de 40°C, j’arrêtais dans un supermarché, le seul de la ville, pour m’acheter une bouteille d’eau froide, un gros luxe étant donné que personne ne possède de réfrigérateur chez eux. Dans les rues, ma face de caucasien sortait du lot et on me traitait souvent de Mzungu (touriste en Swahili). C’est comme si vous étiez un gros signe de dollar ambulant et plusieurs viennent vous quémander de l’argent.

Lors de mes temps libres, je partais avec un de ces anciens délinquants visiter les attractions que je voulais voir. Il a réussi à se sortir de sa dépendance à la drogue, s’est éloigné de la criminalité et fait maintenant partie d’un organisme humanitaire. Un parcours que je continue d’admirer. Un jour, alors que nous attendions dans un autobus pour aller voir l’équateur, plusieurs marchands sont venus près de ma fenêtre pour que j’achète leurs produits. Soudain, un homme dans la mi- vingtaine avec peu de vêtements sur le dos s’est arrêté pour avoir de l’argent, rien d’inhabituel. Après 10 minutes à demander de l’aide, il dit seulement vouloir 10 schillings, ce qui vaut 0.10$. Une bouteille d’eau coûte au minimum 50 schillings. Malgré tout, pour une raison inconnue, je ne lui ai pas donné d’argent. Une faute que je n’avais jamais eu le courage d’admettre jusqu’à maintenant et qui me ronge encore quand je prends le temps d’y repenser.

Dans la famille, chacun se respecte et est reconnaissant du travail qu’on fait avec eux. Les volontaires sont traités comme des rois; je partageais ma chambre avec deux Allemands dans le garage et nous avions droit à trois repas par jour. Nous mangions une tranche de pain froide avec de la margarine pour déjeuner
et de l’ugali pour dîner et souper. L’ugali est une pâte à base de farine de maïs mélangée dans de l’eau bouillante. Ajoutez-y un peu de sel, et c’est prêt. Finalement, il n’y a pas d’eau courante dans la maison. Si vous voulez prendre une douche, vous prenez deux sceaux d’eau non potable que vous remplissez dans le baril communautaire, vous vous mouillez avec le premier, vous vous lavez et vous rincez le tout avec le deuxième.

Lors des soirées, on dansait au rythme de Papaoutai de Stromae (les Kenyans ne parlent pas un mot français) et on écoutait des films. On sortait la télévision qui offrait la seule neige qu’ils pourront connaître, et les enfants regardaient les deux mêmes DVD chaque soir; Barbie dans les chaussures roses et la Belle et la bête. N’est-ce pas ironique de les voir si heureux à regarder des films montrant des châteaux et de la nourriture à profusion alors qu’ils sont là, assis sur leur divan à moitié déchiré, en train de manger leur ugali? Je leur prêtais mon ipod touch pour qu’ils puissent jouer avec à tour de rôle, le rêve!

Un soir, l’une des filles de la famille était complètement démoralisée lorsqu’elle avait échoué son pré-test de math à 4/10. Son examen était le lendemain et elle devait absolument le passer pour s’inscrire à l’université l’année d’après. J’ai pris la soirée avec elle pour lui enseigner les notions et lui donner des exercices. Lorsqu’elle est revenue de l’école le soir suivant, elle était toute excitée de m’apprendre qu’elle avait réussi son test à 9/10. C’est la plus grande fierté que j’ai eu dans mon voyage.tommy2

CE QUE L’ON APPREND

Si vous pensez devenir indispensable en faisant un voyage humanitaire, détrompez-vous. L’organisme peut facilement vous remplacer tandis que vous aurez grandi à travers votre expérience. Lorsque je suis revenu au Québec, je voyais tout d’un œil différent. J’étais reconnaissant de l’eau potable qui coulait du robinet, je pouvais à nouveau apprécier prendre une douche chaude et j’ai savouré chaque bouchée de ma poutine. À mon retour, tout a déboulé, j’ai été accepté dans l’école que je voulais et qui ne prend que 20% des candidats, j’ai quitté mon emploi dans une épicerie pour un meilleur poste et accompli mon objectif de terminer un marathon. Ma période de remise en question était chose du passé.

J’ai tellement aimé mon aventure que j’ai décidé de recommencer l’année suivante en travaillant dans un orphelinat d’un bidonville en Afrique du sud. Encore plus enrichissant puisque je sortais complètement de ma zone de confort.

Quand quelqu’un me demande combien je gagne à faire du volontariat, je ris. Et quand ils me demandent pourquoi payer autant pour aller travailler, je leur réponds que c’est pour voir la réalité du tiers monde, côtoyer des gens qui n’ont besoin de presque rien pour être comblés et pour ressortir grandi et reconnaissant de ce que nous possédons. Plusieurs ne réussissent pas à comprendre sans avoir vécu une telle expérience, mais l’humanitaire va vous aider plus que vous ne le pourrez jamais pour eux.

-Tommy Trudel