Le VUS roule à toute vitesse sur la grande route de Casablanca. Jawad, mon chauffeur, lâche le volant pour mieux taper des mains au rythme de la musique qui crie par les haut-parleurs du camion. Moi je rie et je fais de grands gestes avec les bras qui se veulent une tentative de danse marocaine. Ça fait rire Jawad qui augmente le volume. Nous allons si vite que je n’aperçois presque plus les champs qui bordent l’autoroute et les ânes qui y broutent l’herbe. L’air chaud entre par les fenêtres baissées et fait voler mes cheveux autour de mon visage. Il y a quelque chose de complètement grisant dans la vitesse. Autour de nous, les autos et les motos s’entrecoupent dangereusement dans un chaos de klaxons. Je souris.

J’ai vécu le trafic étouffant de Port-au-Prince, les routes sinueuses de Kigali, l’étroitesse de Santorini et le désordre de Tamarindo, mais rien n’est comparable au chaos de Casablanca aujourd’hui. Il me semble que nous sommes tous engagés dans une course contre la montre où tous les coups sont permis pour arriver à temps à destination. Les voies ne sont plus synonymes de sens et les lumières rouges parviennent à peine à retenir les masses rugissantes de moteurs qui n’arrêtent jamais complètement de rouler pour s’assurer de repartir de plus belle.  Je demande l’heure à mon chauffeur. Il ne semble pas m’entendre. Je reprends ma question, cette fois-ci assez fort pour couvrir le gémissement plaintif de la chanteuse à la radio. Sawad me répond qu’il est 8 heures.

Merde.

Je vais me faire taper sur les doigts, c’est sûr. Je devais être de retour à l’hôtel il y a un moment de ça déjà afin de prendre le petit bus qui me conduirait vers l’aéroport pour reprendre l’avion vers ma destination finale ; le Burkina Faso. Dans ma tête, les scénarios catastrophes s’alignent les uns derrière les autres. J’ai manqué le bus, j’ai manqué l’avion, tous les autres qui devaient embarquer avec moi pour le transfert vers l’aéroport ont également manqué le bus. Si seulement je m’étais contentée de la piscine du bel hôtel où les passagers en transit peuvent relaxer. Mais c’est plus fort que moi, il fallait que je sorte, que je vois ou j’avais mis les pieds, même si ce n’était que pour quelques heures seulement. Qui sait quand je serai de retour dans la grande Casablanca? Non, je ne pouvais me résoudre à rester entre les murs de l’hôtel.

Arrivée à l’hôtel, j’avais demandé l’aide de la réceptionniste pour un transport dans la ville et c’est ainsi que j’ai confié mon baptême marocain à Jawad qui prit soin de me faire découvrir la ville.

«Direction Hassan II», qu’il m’a dit, la porte de son taxi à peine fermée. Génial! J’avais bien l’intention de visiter cette mosquée érigée au bord de la mer. Les photos de cette mosquée et de sa grande tour, la troisième plus grande du monde, avaient attiré mon attention lors de mes recherches et j’étais surexcitée à l’idée de pouvoir enfin m’y rendre.

Lorsque nous sommes finalement arrivés sur le vaste terrain de l’établissement sacré, j’ai été complètement déstabilisée par la vue de l’imposante construction. Une image ne rend que très rarement justice, je le sais bien, et aucune photo ne m’avait préparée à l’immensité qui s’élevait devant mes yeux. Autour de moi, des familles et des groupes d’amis vaquant à leurs occupations sur le pavé de céramique. Des jeunes discutant, assis autour des fontaines de marbre et des familles partageant des rires devant les ornements turquoises et argentés. Je ne savais plus où poser le regard et je prenais tranquillement conscience de la grandeur démesurée des lieux. Tout est tellement imposant. J’ai longé le mur de béton en l’effleurant des doigts pour bien sentir le travail des 10 000 ouvriers et artisans qui ont dévoué leur vie à cette œuvre d’art intemporelle. Enveloppée dans les tons de beige, de turquoise et d’écume, bercée par l’air marin, je sentais tout à coup une sérénité nouvelle. J’oubliais la ville qui vibrait et grondait à quelques mètres seulement et je me laissais engloutir par les lieux. Devant mon silence, Jawad m’a demandé si tout allait bien. Sans quitter la mosquée des yeux, comme hypnotisée, je lui ai répondu à demi-mot que tout était magnifique. Que tout allait bien. Il m’a tirée de ma rêverie et m’a dit de le suivre. Nous avons croisé des enfants qui jouaient et des hommes en tenue de prière. Par l’embrasure d’une porte haute de plusieurs mètres, Jawad m’a invitée à regarder à l’intérieur. J’ai compris que c’était la salle de prière. Interdite aux visiteurs non musulmans et aux femmes, cette salle est un trésor qu’on ne voit pas souvent. Je me sentais clandestine, mais surtout privilégiée de pouvoir jeter un coup d’œil à l’intérieur de ce secret bien gardé. J’ai d’abord regardé les plafonds incroyablement hauts, ornés de gravures métalliques. Dans l’obscurité de l’immense salle qui peut accueillir jusqu’à 20 000 personnes, je distinguais quelques sculptures sur les colonnes qui semblaient toucher le ciel. Nous sommes ressortis ensuite pour continuer d’arpenter les larges corridors marbrés de la mosquée. Je ne sais pas combien de temps exactement je suis restée dans cet endroit incroyable. J’ai vu le soleil tirer sa révérence tranquillement à travers les grandes arches de béton. J’ai su qu’il était temps de laisser la sérénité pour reprendre la route vers l’hôtel, mais pas avant de déguster un traditionnel thé à la menthe et au chai noir.

C’est sur ce thé que je mets la faute du retard. Heureusement, alors que je me perds dans mes souvenirs de la journée, je réalise que nous arrivons finalement à destination. Dans le stationnement, un peu plus loin, j’aperçois le petit bus blanc qui doit me conduire vers l’aéroport. Je sors de l’auto et remercie Jawad en lui promettant de le rappeler quand je reviendrai au Maroc, dans deux mois et demi.

Sans regarder derrière, je me lance dans une course pour arriver vers le petit bus qui me conduira vers mon deuxième avion pour enfin débuter mon aventure : 2 mois et demi au Burkina Faso en Afrique.

-Laurence Chiasson