Comme certains le savent, moi et mon copain Miguel avons vécu une très longue nuit blanche dans la montagne après s’être perdus lors d’une randonnée. Il y a longtemps qu’on avait le mont Marcy aux États-Unis dans notre radar, mais on voulait être bien prêts. Après avoir monté plusieurs plus petites montagnes dont la voisine de Marcy avec succès, beaucoup de recherche et des heures de préparation, on se sentait d’attaque. Mais, à notre grand malheur ou par chance certains diront, la journée ne s’est pas déroulée comme prévu.

Afin de répondre aux nombreuses demandes de la part d’amis et membres de la famille, j’ai décidé, avec la collaboration de Miguel, d’écrire le récit de notre mésaventure. Plusieurs semaines et de nombreuses heures de cogitation plus tard, le voici enfin.

Lundi 19 janvier

3h30 : Le cadran sonne. Une longue journée nous attend. On s’apprête à se mesurer au plus haut sommet de l’état de New York, le Mont Marcy. Étant reconnu pour sa très longue ascension, on sait qu’il n’y a pas une minute à perdre si on veut réussir à atteindre le sommet et redescendre avant la tombée de la nuit.

7h30 : Tout juste après le lever du soleil, on arrive au Adirondack Loj, point de départ du sentier qui nous mènera en haut.

8h : Habillés et équipés, on débute notre ascension.

Tout se déroule bien. On a un bon rythme. On est dans les temps. Ma plus belle randonnée jusqu’à présent.

14h : Voilà quelques temps qu’on est au sommet. Pas moyen de retrouver nos traces dans la neige. On décide alors de suivre les amas de roches disposés au sommet afin d’indiquer le chemin. Miguel en aperçoit un et on se dirige dans sa direction. Toujours en poursuivant sur le chemin de pierres, on tente d’en repérer un deuxième. La visibilité étant très minime, on n’y arrive pas. En plus d’être aveuglés par la neige et les nuages denses, le vent est glacial et nous fouette le visage. On n’a qu’une envie : retrouver la forêt. Sans repères, on se dirige vers le bas de la paroi rocheuse en se disant que la sortie est forcément par-là.

C’est la fin du chemin de roches. Devant nous, la végétation à perte de vue. C’est officiel on est perdus. La panique s’empare de moi. Je réalise bien qu’on s’en va nulle part et qu’on commence à manquer de temps pour redescendre. J’imagine les pires scénarios. Je me dis qu’on a besoin d’aide, que je suis prête à payer les données internet à l’étranger ou les appels interurbains. Tout ce qu’il faut pour nous sortir de là. Miguel jette un coup d’œil à son cellulaire. Aucun réseau. Mes yeux se remplissent d’eau.

On progresse. Il n’y a pas de solution miracle.

Après un certain temps, on aperçoit des roches. Une lueur d’espoir. La neige est fraîche et glissante. On descend sur nos fesses en s’accrochant du mieux qu’on peut aux roches pour se ralentir jusqu’à ce qu’une glissade naturelle se présente sous nos yeux. La roche est immense et pas moyen de se retenir après quoi que ce soit. Il ne nous reste que deux options : glisser en espérant ne pas se briser un membre ou bien essayer de contourner cette descente abrupte en remontant un peu le sommet. Après quelques secondes de réflexion, on se lance à toute vitesse. La glissade nous mène des mètres plus bas, dans la végétation dense et une neige épaisse.

Le bon côté : on semble avoir atteint la ligne de forêt, le mauvais : il est très difficile d’avancer. Comme on renfonce jusqu’aux hanches à chaque pas, on tente d’utiliser nos mains pour créer un contrepoids. À quatre pattes, on progresse lentement et péniblement, renfonçant toujours. On se prend les pieds dans les racines et la neige commence à se glisser dans nos vêtements. Comme la neige est haute, on doit se frayer un chemin à travers les branches des arbres. La végétation est si dense que je perds parfois Miguel de vue. Il arrive même que l’on doive revenir sur nos pas car il n’y a aucun moyen de passer au travers. On est tellement pris de fatigue qu’on hallucine des pancartes par moments, des voix au loin. On continue ainsi pendant des heures.

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Marie-Pier au sommet du Mont Marcy.

16h : On arrive enfin à marcher debout. Les arbres étant très grands et bien présents, il y a moins de neige au sol. Je me dis qu’on est peut-être mieux de rester ici. Miguel estime qu’il nous reste une vingtaine de minutes avant que le soleil se couche. C’est trop peu. On trouve un arbre déraciné tombé sur le sol. Son tronc et ses racines nous serviront de protection contre le vent. On creuse un trou et on s’y installe. Miguel assemble des branches de sapin afin de nous faire un semblant de toit. Complètement congelés, on sort nos couches supplémentaires et on s’habille du mieux qu’on peut. Nos vêtements sont glacés. Je sors les chauffe-mains. Miguel crie de toutes ses forces en espérant qu’on nous entendra. J’ai l’impression que quelqu’un nous parle. J’hallucine encore. On entreprend de faire un feu.

17h : On est plongés dans le noir, toujours à la recherche d’écorce, de branches et d’autres éléments qui pourront nous aider à alimenter le feu. Miguel tente de l’allumer alors que je me réchauffe dans une couverture de survie métallique. Heureusement qu’on l’a.

17h40 : Le bois commence enfin à prendre feu. Notre petit feu de camp ne nous réchauffe pas beaucoup, mais il fera l’affaire. Impossible de s’asseoir deux minutes. Il faut constamment se lever pour s’approvisionner en bois. Les branches de sapin brûlent bien, mais trop vite. On s’en sert pour garder notre feu en vie.

18h10 : Le feu s’éteint sans arrêt. On ne pourra pas le garder allumé encore bien longtemps. On décide d’essayer de dormir dans notre petit nid. Une couverture métallique sous nous et l’autre par-dessus nos deux corps qui ne font maintenant qu’un. Nos sacs font office d’oreillers.

18h30 : Impossible de dormir. Tous les membres de nos deux corps tremblent. Je n’ai jamais eu si froid. Miguel se lève en sursaut. Il prétend qu’il risque l’hypothermie si on ne réussit pas à faire un autre feu. Il va chercher plus de bois. Je reste dans les couvertures tentant désespérément de me réchauffer. Je suis tellement congelée que j’imagine ma mort. Je ne vois pas comment je pourrai passer la nuit ainsi.

18h45 : Le feu prend. Je vais m’asseoir tout près et je casse des branches empilées afin de l’entretenir. Je me lève fréquemment pour aider Miguel à amasser plus de bois. Le feu nécessite toute notre attention. Notre eau est complètement gelée. Impossible de la boire et puis, de toute façon, on veut la conserver. On mange un peu. C’est si bon. Je lève les yeux au ciel. Les nuages sont partis et ont laissé place à des milliers d’étoiles. Plus que j’en ai vu dans toute ma vie.

19h15 : On regarde l’heure. Incroyable! Le temps avance trop lentement. On a l’impression d’être là depuis des heures et des heures. La nuit va être longue. J’annonce à Miguel que c’est ainsi qu’on va survivre à cette nuit glaciale. On va bouger, on va couper des branches, on va amasser du bois, on va entretenir notre feu et on va se réchauffer à travers tout ça. Impossible d’expliquer notre état d’esprit. Nos mouvements sont robotiques. La peur nous a quittés. On ne pense qu’à survivre.

21h45 : Je regarde l’heure à nouveau. Une autre déception. J’ai toujours l’impression qu’il sera une ou deux heures plus tard qu’il ne l’est vraiment. La fatigue s’empare tranquillement de nous. C’est une lutte constante pour rester réveillés.

23h30 : Je m’ennuie. Le temps est long. Je suis épuisée. Je donnerais tout, absolument tout, pour être dans mon lit. On se dit qu’à l’heure qu’il est nos mères doivent être mortes d’inquiétude. Il y a plus de 4 heures que l’on devrait être rentrés. Je me sens coupable. J’ai du mal à croire que tout ça nous arrive.

 Mardi 20 janvier

Minuit : Nous avons brûlé toutes les branches des arbres à proximité. Il faut maintenant s’éloigner du feu pour trouver de quoi le nourrir. Miguel fait bon usage de son nouveau couteau. Il coupe de très grosses branches qui brûlent plus longtemps. Heureusement qu’il est là. Sans lui, je n’aurais pas la force d’atteindre ces hautes branches. De mon côté, j’arrache de plus petites branches avec mes grosses mitaines. Je cherche dans le noir complet. Miguel a la lampe frontale.

2h : Je ne tiens plus debout. Ça fait maintenant des heures qu’on approvisionne le feu qui nous garde en vie. Pas moyen de se reposer, pas moyen de fermer l’œil. Ce serait l’hypothermie assurée. On se dévoue corps et âme à garder le feu en vie et à se réchauffer par intervalles de quelques minutes. La fumée nous aveugle et nous brûle la gorge. J’ai parfois du mal à respirer. Je n’en peux plus. On est exténués. Miguel me propose de me reposer quelques minutes pendant que le feu est fort. Je me couche sur la couverture métallique près des flammes. Lui, il continue de l’alimenter.

2h30 : C’est au tour de Miguel. J’essaie tant bien que mal de nourrir les flammes avec les brindilles et les petites branches que je réussis à trouver. Ce n’est pas suffisant. Il ne reste que la braise. Je dois réveiller Miguel pour qu’il m’aide.

3h : Il devient plus difficile de garder le feu allumé. La chaleur a fait fondre la neige et il est maintenant au fond d’un trou empêchant l’air de souffler sur les flammes. On doit le faire nous-même. À l’aide d’un morceau de plastique récupéré dans l’un de nos sacs, on ventile le feu. À tour de rôle, on se repose chacun quelques minutes alors que l’autre s’assure que le feu ne s’éteint pas. Les heures sont longues. La nuit est interminable.

6h15 : J’ouvre les yeux après m’être assoupie quelques temps. Je remarque une lueur dans le ciel. Qui l’aurait cru? On y est presque. On est tellement gelés. Je frissonne. On se réchauffe en se tenant à quelques centimètres des flammes.

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Miguel au sommet du Mont Marcy.

6h30 : Le ciel s’éclaircit tranquillement. On se prépare à repartir déjà complètement épuisés. Miguel s’assure d’éteindre complètement le feu qui nous a sauvé la vie. On a réussi à le faire durer toute la nuit, pendant près de 14 heures.

6h45 : On repart, toujours en rampant au sol pour ne pas trop renfoncer. C’est tellement difficile. On progresse toujours en descendant dans l’espoir de croiser le sentier à un moment ou à un autre.

7h30 : On croit apercevoir le bas de la montagne.

8h : En fait, c’est une vallée. Ce qui semblait être le bas de la montagne et, on l’espérait bien, notre porte de sortie n’est qu’une rivière entre les deux montagnes. Comme on n’est pas certains de la solidité de la glace, on continue d’avancer en longeant la rive toujours à travers la forêt dense et la neige molle. Cette tactique ne fait pas long feu. On est beaucoup trop tentés par la rivière qui nous permettrait de marcher debout et beaucoup plus rapidement. On descend donc et on y pose les pieds très doucement en s’accrochant aux arbres qui longent la rive.

8h30 : Miguel aperçoit un marqueur de sentier sur un arbre de l’autre côté de la rivière. La joie nous envahit et plus moyen de nous arrêter. Sans même penser aux conséquences possibles, on traverse le cours d’eau en courant. Il y a bel et bien un sentier. Merci la vie! Cependant, il semble être très peu emprunté et donc recouvert d’une couche épaisse de neige. On arrive à marcher debout, lentement et difficilement, mais on y arrive.

9h : J’ai l’impression que mes jambes sont paralysées. Elles ne veulent plus avancer. Jamais on ne s’est sentis autant exténués. Il est difficile de mettre en mots la douleur ressentie. Ça ne ressemble en rien à tout ce qu’on a vécu auparavant.

9h30 : On entend le bruit d’un hélicoptère au loin. Miguel refuse de croire que c’est pour nous. Moi j’en suis certaine. Elle semble survoler la région, mais la forêt est si dense qu’elle risque de nous chercher un certain temps. On continue d’avancer avec le peu d’énergie qu’il nous reste.

10h : L’hélicoptère est au-dessus de nos têtes. Je lève les mains au ciel dans l’espoir qu’elle nous repère.

10h15 : Notre espoir s’envole au loin. Plus un bruit. On continue.

10h45 : L’hélicoptère revient. On prie pour que cette fois-ci soit la bonne.

11h : Elle se rapproche de plus en plus des arbres. Le bruit et le vent nous obligent à s’arrêter. Un homme sort la tête par la porte et se glisse lentement hors de l’engin au bout d’une corde. Il pose les pieds à terre tout près de nous. Lorsqu’on le rejoint, il nous demande si on est gravement blessés. Non, juste complètement exténués. L’hélicoptère s’éloigne donc nous laissant seuls avec le sauveteur. Comme il est très risqué de procéder à un sauvetage par les airs sur une montagne, ce traitement est réservé aux blessés graves. Il nous faudra donc continuer par la voie terrestre. Heureusement, l’homme a des raquettes pour nous ce qui facilitera grandement la randonnée (si on peut toujours l’appeler ainsi).

13h : J’avance péniblement. J’émets un gémissement de douleur lorsque le terrain monte. Nous avons rejoint d’autres sauveteurs. L’un d’entre eux propose de prendre mon sac. Ils m’encouragent tous à continuer d’avancer.

14h : On atteint enfin les motoneiges qui nous sortiront de là. Je ne peux plus arrêter de sourire. Notre premier répit en près de 30 heures.

RESCUE

Sauvetage.

14h30 : Après la motoneige, on embarque dans une camionnette. Dernier arrêt avant de rejoindre mes parents.

15h : Nous voilà enfin sortis de la montagne. Mes parents sont là. Ma mère pleure à chaudes larmes. Moi qui croyais que j’aurais la même réaction, je me sens plutôt sereine. On se met en route.

16h : On repère notre voiture et puis les parents de Miguel, sa mère elle aussi bien émue.

Quelle aventure!

Bilan

  • Température ressentie : -25 degrés Celsius
  • Près de 14 heures au premier stade de l’hypothermie
  • 31 heures passées sur la montagne
  • Plus de 30 kilomètres parcourus
  • Près de 8 heures à ramper dans plus de 6 pieds de neige
  • 14 sauveteurs ayant contribué à notre sauvetage
  • Dans mon cas: des débuts d’engelures aux doigts et aux orteils
  • Perte de sensations dans le bout des doigts pour plus d’une semaine et sensibilité par la suite
  • Difficulté à marcher pendant plusieurs jours
  • De nombreuses heures de sommeil à rattraper
  • Une semaine d’école manquée
  • Plusieurs trous dans nos vêtements et mes nouvelles bottes endommagées
  • Une odeur de feu persistante dans la maison, sur nos vêtements et dans nos cheveux pendant une semaine
  • Une TRÈS grande leçon
  • Une expérience gravée dans nos mémoires
  • Une peur surmontée